On pour­rait croire un film occi­den­tal, un de ces drames améri­cains où de jeunes ado­les­cents aux par­ents fan­toma­tiques errent dans les villes ou les cam­pagnes, s’occupent mal, jusqu’à retourn­er con­tre leurs proches l’isolement que leur fait subir la société dont ils sont le pro­duit. Pour­tant, Leçons d’harmonie, pre­mier long métrage d’un Kaza­kh de 30 ans, s’ouvre sur l’abatage d’un mou­ton en pleine cam­pagne neigeuse, par l’adolescent taiseux au vis­age impéné­tra­ble qui mèn­era tout le film. Quelques plans plus loin, il est à l’école, une sobre salle de classe peu­plée d’élèves impas­si­bles, gran­dis par les élé­gants cos­tumes qui font office d’uniforme. Le pro­fesseur donne son cours dans un silence mor­tel. Il par­le d’énergie, de physique, de James Joule, pour con­clure que dans la vie courante, l’énergie c’est l’argent.

Les cafards

Aslan, notre héros ado­les­cent, est élevé par sa grand-mère. Pure présence ani­male, il ne par­le pas, ne rit pas, n’exprime rien. Il est sim­ple­ment là, avec la forte présence qu’Emir Baigazin sem­ble arracher à tout ce qu’il filme. Le réc­it se noue autour d’une blague d’adolescent, cru­elle et non préméditée, dont Aslan est la vic­time. Il en ressort avec un dégout vis­céral de l’impureté. Le moin­dre verre d’eau – son MacGuf­fin à lui – appelle des sou­venirs qui le font vom­ir. Un reportage sur les cafards et le can­cer achève de don­ner forme à sa psy­chose nais­sante. Dès lors Aslan se lave plusieurs fois par jour et tue les cafards qu’il ren­con­tre. L’enchaînement paraît sim­pliste, d’autant que la mise en scène de Baigazin est on ne peut plus froide et frontale. Pas de détour, il faut filmer le réc­it comme un ento­mol­o­giste, et l’on pour­ra penser à Mon oncle d’Amérique, l’humour en moins. Cette frontal­ité ne s’accompagne pas d’un sens doc­u­men­taire de la durée des plans. Au con­traire, un mon­tage fait d’ellipses hachées appuie le côté sur­réel des lumières arti­fi­cielles et des oxy­mores visuels (cam­pagnes désolées et hommes élé­gants, assis­tante sexy et médecin visqueux, enfants mafieux). Pas de doute, le for­mal­isme et le sym­bol­isme russ­es sont tout proches. Les objets, cen­trés et seuls dans le champ, dif­fusent une inquié­tante étrangeté qui déploie tout le spec­tre de leur sym­bol­ique. Un mou­ton dépecé par Aslan = quo­ti­di­en paysan + sac­ri­fice + meurtre. Les cafards élec­tri­fiés par Aslan = élim­i­na­tion des nuis­i­bles + prag­ma­tisme de l’électrocution + représen­ta­tion des nuis­i­bles + sym­bol­ique de l’électrocution. Aslan tue les cafards, cer­tains humains sont aus­si nuis­i­bles que des cafards, Aslan peut donc tuer des humains. La mise en scène appuie l’inéluctable du scé­nario, accom­pa­gne avec une belle rigueur les syl­lo­gismes qui font des hommes des ani­maux.

Physique chimie

C’est ici que Baigazin est très uni­ver­sal­iste. Il est aus­si proche du con­texte kaza­kh (une société post-sovié­tique musul­mane, pau­vre et isolée) que des fon­da­men­taux lit­téraires : le bien et le mal, le faible con­tre le fort, le sens de la vie. L’enfant ici est un pur pro­duit de ce qui l’entoure, il n’est presque rien d’autre qu’un moule où se ren­con­trent les influ­ences des par­ents, de la société qu’il fréquente, du reste du monde (la télé, les pro­duits cul­turels). Sauf que comme en chimie, un peu de pous­sière au fond d’un béch­er suf­fit à boule­vers­er la ren­con­tre des élé­ments que l’on y verse. Il y a for­cé­ment entropie, et même l’apaisement de névros­es famil­iales en est la mar­que. Leçons d’harmonie ren­voie à la mytholo­gie grecque : l’homme n’est rien par lui-même, il naît avec un fatum écras­ant qui s’accomplira au gré des ren­con­tres. Tout le nour­rit et le con­stru­it – et plutôt bru­tale­ment. La mise en scène suit ce principe à la let­tre : le paysage est fait d’horizontaux (la cam­pagne, l’eau, les longs bâti­ments de plain-pied), l’homme est le brin d’herbe ver­ti­cal bal­ayé par les vents. En revanche pas de reli­gion, Baigazin est un soci­o­logue, même l’inconscient vient du cerveau, non d’une puis­sance mys­tique. C’est d’autant plus dés­espéré.

Dans ce monde où l’on se con­stru­it et où l’on existe par réac­tion, le réal­isa­teur accorde une grande impor­tance à la poli­tique. Les par­ents, d’abord, ne sont rien : totale­ment absents pour Aslan, au mieux une loin­taine source d’argent pour Mir­sayin, son cama­rade de la ville, ou une honte pour l’élève dont la mère est femme de ménage. Restent, pau­vres fig­ures, les chefs : direc­trice d’école, médecin, flics, par­rains de mafia. Jusque-là c’est clas­sique. Ce qui étonne, c’est le fatal­isme avec lequel cha­cun joue son rôle, à quel point l’on suit le cadre hiérar­chique, sans pour­tant y croire un seul instant, que l’on soit vic­time ou bour­reau. On l’a rarement vu comme ici, sinon en Chine, chez Jia Zhang-ke (qui vient tout juste avec A Touch of Sin d’exploser ce mod­èle) ou Wang Bing.

Seuls les fous brillent

Hypothèse : le des­tin est si immuable quand on est en bas de l’échelle, il est telle­ment incer­tain quand on est en haut, les buts idéologiques du sys­tème sont telle­ment impéné­tra­bles à tous, que les hommes accom­plis­sent leur tâche avec la dés­in­vol­ture effrayante de bêtes. La mafia, omniprésente à l’école, repose dans Leçons d’harmonie sur des chefs de 12 ans. On brise les jambes quand même, quelle impor­tance ? Au-dessus du chef, un autre chef de 15 ans, dont le pro­pre patron a 19 ans… L’ambition a presque dis­paru, comme l’idée de jus­tice. Aslan, le redresseur de torts, pré­pare sa vengeance avec l’accord du spec­ta­teur. Mais que penser soudain quand ce héros attache à une chaise minia­ture un cafard affolé pour lui arracher placide­ment les pattes ? Emir Baigazin est un vrai punk, enfant freak de cette généra­tion des pays de l’Est qui, à l’effondrement du mon­stre sovié­tique, avait plongé avec boulim­ie dans le mirage matéri­al­iste. Mon­stres du post­mod­ernisme, ses per­son­nages ont l’intelligence folle des sans idéaux. Voilà pourquoi, peut-être, Leçons d’harmonie est peu­plé d’exécutants froids et ternes. Ceux qui bril­lent sont fous. Aslan l’est, la belle Akzhan l’est, obsédée par l’impureté des hommes. Les autres sont des mou­tons, tous sont des bêtes. L’expérience, glaçante, porte la mar­que d’une vision. Emir Baigazin est à suiv­re.