Au début de Mufasa : Le Roi Lion, les par­ents du futur sou­verain de la savane lui décrivent les con­tours de « Milele », une val­lée lux­u­ri­ante et en tout point opposée au désert aride dans lequel les trois per­son­nages errent le ven­tre vide. Au fil de ce pre­mier numéro chan­té, le monde numérique se trans­forme autour des félins : des fleurs vio­lettes poussent à vue d’œil, rem­plaçant les roches pous­siéreuses, et des éléphants émer­gent de l’arrière-plan avant que le décor entier ne se méta­mor­phose en un par­adis végé­tal, sub­limé par une 3D qui en isole les moin­dres par­tic­ules (jusqu’à une goutte d’eau qui éclabousse au ralen­ti, à la fin de la scène, le vis­age du jeune Mufasa).

Con­stru­it sur une mise en abyme (la jeunesse du roi est racon­tée par Rafi­ki à Kiara, la fille de Sim­ba), ce pre­quel autorise, encore plus que son prédécesseur, ce type d’écarts féériques. En met­tant son imposant dis­posi­tif numérique au ser­vice de la sou­p­lesse nar­ra­tive du con­te, le film parvient, d’un même geste, à creuser le sil­lon sin­guli­er tracé par Le Roi Lion de Jon Favreau : les images numériques sont la trace d’un monde inac­ces­si­ble, l’empreinte virtuelle d’un univers fan­tas­ma­tique où la mort peut être pro­vi­soire­ment refoulée. Les scènes les plus accom­plies de Mufasa font ain­si rejail­lir l’inconscient trag­ique du réc­it au détour de numéros musi­caux dont la can­deur appar­ente nous rap­pelle, par la néga­tive, que les per­son­nages sont tous des­tinés à périr et à se trahir les uns les autres.

La mort plane au-dessus des choré­gra­phies, en par­ti­c­uli­er lorsque Mufasa et l’ingénu Taka, dont il est devenu le frère par adop­tion, cla­ment leur amour frater­nel en courant dans la savane, entre les girafes et les hip­popotames – des années avant que l’un ne fasse tomber l’autre au fond d’un ravin. Par sa propen­sion à filmer la pous­sière et à mul­ti­pli­er les surim­pres­sions fan­toma­tiques (dont une, sub­lime, qui rac­corde la chute d’un lion­ceau à l’envol d’une luci­ole, au moment où Kiara adresse une prière à ses aïeux), Mufasa se présente comme un film mor­tifère. Mais cette incli­nai­son de la mise en scène est sans cesse con­tre­bal­ancée par le scé­nario, qui tente de refouler l’horizon de la dis­pari­tion. Car il est dif­fi­cile pour le film d’échapper pleine­ment à son cahi­er des charges, comme en témoigne cette scène avec Tim­on et Pum­baa, garants de la légèreté du réc­it, où les deux com­pars­es deman­dent à Rafi­ki, qu’ils con­sid­èrent comme un « great visu­al sto­ry­teller », de caviarder l’histoire de ses élé­ments les plus trag­iques. Hélas, Bar­ry Jenk­ins s’exécute : à inter­valles réguliers, l’élégie spec­trale est entravée de par­en­thès­es comiques ou de développe­ments psy­chologiques et sen­ti­men­taux visant à rel­a­tivis­er la cru­auté de la fable. Le film ren­con­tre dès lors la même lim­ite que le pre­mier volet : en dépit de la dimen­sion sépul­crale des images numériques, à la fin, la fini­tude est annulée. « Mufasa vivra tou­jours en toi », déclame Rafi­ki à Kiara, après que la lionçonne a pour­tant pris la mesure de ce qui attend toute des­tinée royale : la trahi­son puis la mort.