Après les images hétérogènes du Livre de la jun­gle, où des ani­maux entière­ment numériques cohab­itaient avec le jeune acteur Neel Sethi dans la peau de Mowgli, Dis­ney est passé à l’étape suiv­ante avec cette adap­ta­tion en réal­ité virtuelle d’un des films les plus pop­u­laires de son cat­a­logue[1]. Dans ce Roi Lion de Jon Favreau, plus aucun humain à l’horizon : seules les voix des acteurs habitent les fig­ures ani­males, lais­sant la tech­nique leur fournir des corps numériques à même de s’inscrire dans la fic­tion. Sous le patron­age d’un recom­mence­ment, avec l’emblématique « The Cir­cle of Life » qui ouvre et referme le film par une boucle (Rafi­ki soulève Sim­ba au début, puis le fils de Sim­ba à la fin), la trans­for­ma­tion, qua­si­ment plan-par-plan, de l’animation clas­sique en numérique s’avère aus­si plas­tique­ment impres­sion­nante que pas­sion­nante. Le Roi Lion nou­veau béné­fi­cie à la fois de la pré­ci­sion de l’animation tra­di­tion­nelle et du foi­son­nement graphique per­mis par les formes numériques et la 3D. Si la découpe épouse par­fois celle du film orig­inel, elle s’en­ri­chit d’un véri­ta­ble écosys­tème fig­u­ratif, là où tous les détails pren­nent vie et où les formes et les mou­ve­ments, de l’insecte à l’éléphant en pas­sant par le souf­fle du vent sur la végé­ta­tion, jouis­sent de la même atten­tion.

Il n’est pas sur­prenant que la four­rure, l’une des par­ties du corps ani­mal les plus dif­fi­ciles à ani­mer, fasse à ce titre l’objet d’une nou­velle séquence à part entière. Au milieu du film, on voit Sim­ba laiss­er s’échapper une mèche de poil de sa crinière.Attrapée au vol par un oiseau pour ren­forcer un nid, elle est avalée par une girafe avant d’être trans­portée, une fois trans­for­mée en excré­ment, par un bousi­er à tra­vers le désert. Récupérée par une four­mi la pen­sant comestible, elle est ensuite amenée jusqu’au baobab de Rafi­ki, qui s’empresse de rejoin­dre le jeune lion qu’il pen­sait mort pour le rap­pel­er à sa royale des­tinée. Dans le film orig­i­nal, c’est un sim­ple nuage de pous­sière qui par­tait du jeune lion pour annon­cer au man­drill qu’il était tou­jours en vie. Ce change­ment est emblé­ma­tique d’une croy­ance du ciné­ma numérique en la matéri­al­ité de ces corps sans entrailles mais dont la sur­face sem­ble pour­tant plus vivante que jamais. Le vol­ume et la pro­fondeur, absents d’un pre­mier film fait de super­po­si­tions de couch­es dess­inées, vien­nent ici don­ner une sub­stance nou­velle à l’animal pour réac­tu­alis­er la han­tise de sa dévo­ra­tion. Il faut pour le voir pass­er out­re le pho­toréal­isme du film : l’essentiel est ailleurs, ou plutôt en dessous. Il est par exem­ple dit que les hyènes n’ont jamais le ven­tre plein, tan­dis que Tim­on et Pum­baa[2] ouvrent plus tard la souche des arbres pour dévor­er les insectes qui grouil­lent dans cette végé­ta­tion dévorée de l’intérieur. Quant à Scar, il appa­raît pour la pre­mière fois alors qu’il est sur le point de manger une souris et men­ace Zazu d’en faire son déje­uner. C’est là où réside toute la beauté mor­tifère du film, à l’heure de la dis­pari­tion mas­sive des espèces ani­males : si l’on n’en voit jamais directe­ment la chair, les fig­ures numériques du Roi Lion n’ont de cesse d’être rat­tachées à leur intéri­or­ité organique et à l’imminence de leur fini­tude. Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’elles soient sou­vent entourées de par­tic­ules pous­siéreuses ou de points lumineux en sus­pen­sion dans l’air (de la cen­dre aux luci­oles, qui flot­tent en 3D entre l’animal et le spec­ta­teur), tant l’éventualité de leur mort prochaine sous-tend le film. Le « Cir­cle of Life » utopiste, promis par le thème prin­ci­pal et ren­du pos­si­ble par l’absence de l’homme au sein de cette nature lux­u­ri­ante, se voit en ce sens chargé d’une dimen­sion résol­u­ment trag­ique. Il faut désor­mais envis­ager l’animation numérique comme un out­il de fig­u­ra­tion per­me­t­tant de met­tre en scène le non-humain face au vide qu’il pour­rait bien­tôt laiss­er der­rière lui. Le Roi Lion est ain­si han­té par une ter­ri­ble hypothèse : une fois le « cer­cle de vie » défini­tive­ment rompu, le règne ani­mal ne pour­ra per­dur­er qu’en images.

Notes

Notes
↑1 Con­traire­ment à un film en per­for­mance cap­ture, un tour­nage en réal­ité virtuelle con­siste en un plateau sans aucun acteur ni fond vert. Seule la caméra et le chef opéra­teur sont présents et peu­vent se déplac­er : un monde virtuel à 360° se déploie tout autour d’eux comme dans une expéri­ence VR.
↑2 On décou­vre par ailleurs Pum­baa dans sa prime jeunesse lors d’un court flash­back, dans lequel des ani­maux fuient sa com­pag­nie à cause de la puan­teur des gaz que son corps de pha­cochère ne peut s’empêcher d’émettre.