Si Beale Street pou­vait par­ler s’ouvre sur une belle scène, peut-être la seule, qui dit bien l’évidence amoureuse qui régit le cou­ple for­mé par Tish et Fon­ny. Cha­cun des per­son­nages sem­ble se fon­dre l’un dans l’autre avant que la pureté du lien les unis­sant rejail­lisse sur l’environnement autour d’eux : lui vêtu de bleu sur jaune, elle de jaune sur bleu, les deux amants arpen­tent un parc dont la ver­dure fait com­bin­er les deux couleurs dans une logique d’harmonie où le sen­ti­ment amoureux dicte la com­po­si­tion du cadre. Reste que la fin de la séquence, se polar­isant sur un frontal champ-con­trechamp de vis­ages regar­dant la caméra, acte un rétré­cisse­ment de la mise en scène sur ce qui con­stitue un sim­ple effet de séduc­tion, celui de regards charmeurs et épris adressés au spec­ta­teur. Con­traire­ment au récent Glass, où le choix du regard caméra par­ticipe pleine­ment d’un mou­ve­ment d’écriture, Bar­ry Jenk­ins vise plutôt par ce procédé une forme de joliesse assez prob­lé­ma­tique dans le cadre de son réc­it, directe­ment adap­té d’un ouvrage de James Bald­win.

La prose vir­u­lente de l’écrivain, qui retourne la vio­lence du racisme con­tre ses acteurs (« L’homme blanc est le dia­ble »), se fait enten­dre dans la bouche de gens beaux et déli­cate­ment apprêtés, sor­tis tout droit d’une vision idyllique plus proche de la pub­lic­ité que des pho­tos d’époque s’insérant par ailleurs dans le mon­tage. C’est que sous son ver­nis mil­i­tant, la joliesse de ce ciné­ma améri­cain indépen­dant n’est pas sans induire une vision hygiéniste du monde. Même le hangar désaf­fec­té que vis­i­tent Tish et Fon­ny, lieu sup­posé pour­tant insalu­bre (et détenu par un juif bien­veil­lant joué par le tout aus­si séduisant Dave Fran­co), ressem­ble à ces grands lofts new-yorkais aujourd’hui prisés par une jeunesse gen­tri­fiée. À la pureté arti­fi­cielle des décors (alors même que l’action est sup­posée se dérouler dans le Harlem du début des années 1970) et la grâce des corps s’opposent de manière sché­ma­tique les vis­ages défor­més par la haine, tan­dis que la musique, grossière­ment élé­giaque, vient soulign­er la noblesse intérieure des vic­times de l’injustice. Dif­fi­cile d’être touché par un film aus­si enjôleur et pro­pret.