Dis­tribué dans la foulée d’un While We’re Young à l’opportunisme à peine déguisé, ce nou­veau Noah Baum­bach invi­tait à la plus grande cir­con­spec­tion. Il retient pour­tant de Frances Ha, son titre le plus con­va­in­cant jusqu’à présent, l’allant et la fraîcheur cru­elle­ment absents de son prédécesseur. Cette évi­dence est moins à porter au crédit d’une inspi­ra­tion retrou­vée que d’une con­ti­nu­ité rompue par la chronolo­gie des sor­ties : tourné début 2013, avant While We’re Young, Mis­tress Amer­i­ca a été mon­té ultérieure­ment. Il s’agit bien là cepen­dant du sec­ond volet d’un dip­tyque por­tant plus que jamais l’empreinte de Gre­ta Ger­wig, coau­teur d’un scé­nario conçu comme une par­ti­tion sur mesure pour ses con­sid­érables tal­ents d’actrice. S’il n’a pas renon­cé à courir après l’air du temps (une bande orig­i­nale au chic très eight­ies en témoigne aujourd’hui), Baum­bach réus­sit en revanche, et par antic­i­pa­tion donc, un film ayant le mérite de réfrén­er sa propen­sion naturelle à la mis­an­thropie.

Famille recomposée

Tra­cy (attachante Lola Kirke, dans un rôle calqué sur celui qu’elle inter­prète dans la série Mozart in the Jun­gle) étudie à Barnard, pres­tigieuse uni­ver­sité où elle peine à se faire des amis, à plus forte rai­son dans une ville, New York, con­nue pour son sou­verain mépris des provin­ci­aux. Sur la sug­ges­tion de sa mère, qui s’apprête à se remari­er, elle entre en con­tact avec sa future demi-sœur, Brooke (Gre­ta Ger­wig), cita­dine superla­tive, aus­si égo­cen­trique qu’hyperactive, mais dont l’énergie et la créa­tiv­ité con­tagieuses se con­sument en pure perte à 30 ans passés. Sa dernière lubie en date ? Ouvrir un restau­rant con­ceptuel avec le con­cours d’investisseurs dont l’un fini­ra par retir­er ses billes du pro­jet. En dépit des décon­v­enues suc­ces­sives, cette effer­ves­cence de city girl ne parvient pas à se dis­soudre dans le bain à remous des idées sans lende­main. C’est que la van­ité se dou­ble ici d’une épais­seur romanesque insoupçon­née. Une fois encore remar­quable, Ger­wig excelle à human­is­er un char­ac­ter inca­pable de la moin­dre intro­spec­tion, à en craque­l­er le ver­nis mondain pour laiss­er affleur­er sa vul­néra­bil­ité. Lorsque Brooke, orphe­line de mère, expose sa volon­té de créer un lieu à l’enseigne de Mom’s, sorte de foy­er de sub­sti­tu­tion pour une clien­tèle de hip­sters égarés, le sym­bol­isme pèse des tonnes. Mais le jeu ébou­rif­fant de Ger­wig, à la fois ultra-styl­isé et déli­cate­ment impro­visé, con­fère une touchante naïveté à cette déc­la­ra­tion d’intention, et la fait pass­er comme une let­tre à la poste.

Pour cette jeune femme – qui n’en est plus tout à fait une –, le roman famil­ial se con­jugue donc à la pre­mière per­son­ne du sin­guli­er, jusqu’à l’arrivée de sa « baby sis­ter » Tra­cy, qu’elle inclut sans hési­ta­tion dans sa vie pour­tant bien rem­plie. Mais celle-ci, qui aspire à être pub­liée, se pro­jette dans la fic­tion, là où Brooke échoue à s’en détach­er. En mal de sujet, l’écrivaine en herbe s’approprie donc ce matéri­au biographique inespéré pour les besoins d’une nou­velle cen­sée lui ouvrir les pages d’une très exigeante revue lit­téraire. Elle a beau le par­er de ver­tus artis­tiques, son geste atteste d’un désir d’ascension sociale n’ayant rien à envi­er à celui de sa demi-sœur. Déjà à l’œuvre dans While We’re Young, les motifs de l’exploitation et de la trahi­son (sur fond de rival­ité généra­tionnelle) sont ici traités avec moins de didac­tisme et davan­tage d’humour. En la soumet­tant à de strictes con­sid­éra­tions de langue, de rythme et de répar­tie, Baum­bach affran­chit son écri­t­ure des car­cans soci­ologiques qui con­damnaient ses per­son­nages à n’exister qu’à l’état de car­i­ca­tures. Assumé d’emblée, le choix délibéré de la comédie porte tous ses fruits dans la sec­onde moitié du film, quand Brooke, à la tête d’une improb­a­ble bande de jeunes gens, débar­que sans prévenir chez sa mortelle fren­e­my, Mamie-Claire, qui lui a ravi son ex-fiancé et tiré prof­it d’une de ses idées. Mis­tress Amer­i­ca bas­cule alors dans un vaude­ville, en faisant d’une vaste demeure mid-cen­tu­ry du Con­necti­cut le théâtre d’un chas­sé-croisé far­felu entre le mari (Michael Cher­nus), la femme (Heather Lind) et l’«amante» (Gre­ta Ger­wig).

Nouveau départ

Baum­bach con­firme à cette occa­sion un sin­guli­er tal­ent pour bross­er, en quelques traits à peine, des per­son­nages sec­ondaires plus vrais que nature – un voisin envahissant, une girl­friend pos­ses­sive et une avo­cate enceinte qui dés­espère que son mari vienne la chercher – et pour jon­gler avec des reg­istres a pri­ori con­tra­dic­toires. Répon­dant à un appel de son père, por­teur d’une nou­velle déce­vante, Brooke est gag­née par une sincère émo­tion que n’altère en rien le comique boule­vardier se déroulant en con­trechamp. En main­tenant jusqu’au bout cet équili­bre déli­cat entre spon­tanéité grisante et mélan­col­ie dif­fuse, le film s’autorise une réelle lib­erté de ton, certes mod­este, mais suff­isam­ment rare pour être saluée à l’heure du for­matage scé­nar­is­tique auquel Baum­bach s’est volon­tiers plié par le passé. L’épilogue est à cet égard exem­plaire : les retrou­vailles de Tra­cy et Brooke, momen­tané­ment brouil­lées, seront célébrées sous le dou­ble signe de la réc­on­cil­i­a­tion et de la sépa­ra­tion. À l’une et l’autre, une sec­onde chance est offerte, celle de se réin­ven­ter en toute indépen­dance. La pre­mière en se créant une com­mu­nauté à son image ; la sec­onde en délais­sant sa zone de con­fort et ses arti­fices d’héroïne de fic­tion. Un nou­veau départ qui se fera au prix d’une néces­saire réécri­t­ure, dont nous ne dévoilerons rien, mais qui devrait lui per­me­t­tre, enfin, de tourn­er la page.