Après Mys­tic Riv­er, film noir magis­tral et dérangeant, Clint East­wood pour­suit son tra­vail sur les gen­res de prédilec­tion du ciné­ma améri­cain et s’at­taque au monde de la boxe. Il fait la démon­stra­tion fra­cas­sante du coût et de l’en­durance néces­saire pour “des rêves que nous sommes seuls à entrevoir”.

Mag­gie Fitzger­ald, serveuse soli­taire et désar­gen­tée, est par­v­enue à s’ex­traire de la mis­ère morale et de la rancœur sourde et intolérante de sa famille. Elle rêve depuis tou­jours de devenir boxeuse. À 32 ans, elle con­va­inc le man­ag­er Frankie Dunn de l’en­traîn­er. Il n’est pas sûr que Frankie soit l’homme qui l’amène au com­bat final mais il lui enseigne ce qui lui sem­ble le plus impor­tant: “ne jamais cess­er de se pro­téger”.

Clint East­wood, acteur et réal­isa­teur sous con­trat depuis plus de trente ans avec la Warn­er (qui a co-financé le film), con­tin­ue de réalis­er des films de genre qui font la gloire des Stu­dios d’Hol­ly­wood. Il se con­fronte avec une allégeance fasci­nante aux scènes oblig­ées du film de boxe que sont l’en­traîne­ment noc­turne et acharné du cham­pi­on en devenir, les K.O. enchaînés des com­bats de sec­on­des zones (mon­tés en fon­dus enchaînés), l’en­goue­ment crois­sant de la foule (avec des panoramiques sur les spec­ta­teurs de plus en plus nom­breux) et enfin le com­bat final pour lequel le temps se dilate tan­dis que les souf­frances physiques s’ac­centuent. Il joue dans le film le rôle d’un man­ag­er isolé, sorte de Cas­san­dre de la pro­fes­sion, qui défend l’in­tégrité physique de ses boxeurs.

Du scé­nario ascen­sion­nel clas­sique à la scène finale, il priv­ilégie les con­trastes tranchés de l’é­clairage arti­fi­ciel – type film noir – qui fait dis­paraître les per­son­nages dans les ténèbres du plan. Les pro­fils de vis­ages puis les corps tout entiers de Clint East­wood et de Mor­gan Free­man sont sans cesse découpés grâce à la com­plète obscu­rité des scènes noc­turnes dans la salle d’en­traîne­ment. L’un après l’autre, Frankie Dunn et Eddie Scrap sur­gis­sent du noir pour rejoin­dre la lumière où Mag­gie ne cesse de frap­per. Leurs vis­ages s’é­clairent devant la recon­nais­sance de son tal­ent tan­dis que la noirceur de la salle de gym­nas­tique n’a pas de prise sur Mag­gie.

En choi­sis­sant un décor vétuste et décrépi pour illus­tr­er une immense salle de sport désertée, loin de l’âge d’or des boxeurs d’après-guerre du mythique Rag­ing Bull, Clint East­wood pré­pare la mort des héros et la mort du genre. Il sem­ble suiv­re le con­seil d’Ed­die Scrap, fig­ure morale et presque fan­toma­tique du film, qui enseigne aux boxeurs de “grat­ter le ver­nis” des gloires et des mythes de la boxe. Eddie Scrap, qui devien­dra l’ad­ju­dant du des­tin de Frankie et Mag­gie, est le repère nar­ratif et la voix off du con­te éthique qui se joue à l’écran. Il en est la con­science.

La nos­tal­gie ciné­matographique de Clint East­wood ne l’empêche pas de refuser de se lim­iter aux con­trastes clas­siques du noir et du blanc, du bien et du mal, du sale et du beau, de la joie et de la souf­france. Tra­vail­lant au dépous­siérage du genre, il apporte à l’aspect mono­lithique du per­son­nage de Mor­gan Free­man, une légère touche d’hu­mour en for­mant avec lui un vieux cou­ple.

Les scènes de com­bat sont bru­tale­ment éclairées sous les pro­jecteurs des com­bats publics. La ten­sion du corps mus­clé et la mâchoire mas­cu­line pronon­cée d’Hi­lary Swank soulig­nent, de manière nat­u­ral­iste, l’ef­fort néces­saire et la cru­dité de la douleur physique (voir le moment du rafis­to­lage du car­ti­lage nasal). Clint East­wood a recours aux tra­di­tion­nels bruits d’im­pact de post-syn­chro­ni­sa­tion mais il se refuse à filmer au ralen­ti la chute de l’héroïne et con­serve une mise en scène sobre.

Mag­gie doit atta­quer “le cul et les nichons” de ses adver­saires tan­dis que Dan­ger, le maigri­chon de la salle de gym­nas­tique, con­tin­ue de cogn­er dans le vide. Mon­sieur Scrap est un homme à tout faire, borgne, et Frankie un man­ag­er près de mourir. Com­ment Clint East­wood a‑t-il pu en faire les héros d’un film de boxe? Mys­tic Riv­er offre le miroir pes­simiste et amoral de la loi du plus fort. Mil­lion Dol­lar Baby revient sur le rêve améri­cain d’as­cen­sion sociale et de gloire pour célébr­er ceux qui s’y con­fron­tent loyale­ment. Les films d’Hol­ly­wood oublient trop sou­vent de révéler le prix à pay­er du rêve qu’ils vendent. La gloire tar­dive de Mag­gie, qui a mis son endurance au ser­vice d’un rêve qu’elle est seule à voir, naît des ruines du rêve brisé d’Ed­die Scrap et de la cul­pa­bil­ité de Frankie Dunn. L’ar­gent des com­bats est peu présent dans le film car Mil­lion Dol­lar Baby lui préfère les valeurs de l’ab­né­ga­tion indi­vidu­elle et de l’in­di­vid­u­al­isme salu­taire.

Mil­lion Dol­lar Baby est un film d’amour pla­tonique. Amour du Genre. Amour de l’Amérique qui pousse le réal­isa­teur à nom­mer son héroïne avec un clin d’œil au plus célèbre prési­dent améri­cain de l’his­toire con­tem­po­raine. Amour des racines gaéliques des White Anglo-Sax­on Protes­tant (WASP). Amour qui rassem­ble Mag­gie et Frankie Dunn préférant la soli­tude et le sac­ri­fice plutôt que la médi­ocrité et l’échec. Amour qui empêche Frankie Dunn de se résoudre à accepter les souf­frances de Mag­gie, dev­enue mar­tyr médi­cal, livrée à la cupid­ité d’une famille abêtie, sans idéal et sans affec­tion.

Clint East­wood renoue ain­si avec l’idéal héroïque du ciné­ma clas­sique, qu’il purge de la dévo­tion religieuse aveu­gle et de l’om­niprésence sym­bol­ique. Il nous dépeint des fig­ures morales con­scientes du prix à pay­er pour attein­dre le rêve de leur vie, quitte à tra­vers­er la soli­tude et la mort. Il refuse de célébr­er la déchéance psy­chique et physique qui nour­rit notre fas­ci­na­tion pour le mal et le médiocre.