“I hap­pen to like New York”, dit la chan­son de Cole Porter pen­dant que la caméra sur­v­ole les grat­te-ciels éclairés de Man­hat­tan avant de s’at­tarder sur le Madi­son Square Gar­den, où se dis­pute un match de hock­ey sur glace auquel assis­tent Lar­ry et Car­ol Lip­ton (Woody Allen et Diane Keaton). Cou­ple bour­geois de l’Up­per West Side, Lar­ry et Car­ol nav­iguent de dîn­ers entre amis dans des restos chics en sor­ties cul­turelles à l’opéra ou au théâtre, avant de rejoin­dre leur apparte­ment cos­su dans lequel, vis­i­ble­ment, ils s’en­nuient. Une ren­con­tre inat­ten­due avec leurs voisins, un vieux cou­ple sans his­toire, va quelque peu chang­er la donne. La voi­sine meurt subite­ment d’un arrêt car­diaque mais de fil en aigu­ille, Car­ol va enquêter sur cet étrange décès et entraîn­er avec elle, et bien mal­gré lui, son trouil­lard de mari.

Quand Woody Allen décide de tourn­er Meurtre mys­térieux à Man­hat­tan en 1993, il est empêtré dans des déboires judi­ci­aires et médi­a­tiques avec son ex-femme, Mia Far­row, avec laque­lle il a tourné leur dernier film com­mun, Maris et Femmes, un an plus tôt. Le rôle de Car­ol Lip­ton lui était en réal­ité des­tiné mais suite à leur rup­ture amoureuse et artis­tique, le cinéaste décide de faire appel à une vieille amie, ex-muse et ex-com­pagne : Diane Keaton. Le choix n’est pas inno­cent : la trame poli­cière du film devait ini­tiale­ment faire par­tie de la toile de fond de Annie Hall (1977), pre­mier véri­ta­ble tri­om­phe de Woody Allen et acces­soire­ment, le film qui fit de Diane Keaton une star. Les retrou­vailles tant atten­dues (et jamais renou­velées depuis) font des étin­celles : l’on devine que la présence de Keaton fait un bien fou à Allen, et ce n’est pas le spec­ta­teur qui va s’en plain­dre, tant la com­plic­ité du duo transparaît à l’écran.

Impos­si­ble de ne pas imag­in­er que le cou­ple présen­té à l’écran est celui for­mé dans Annie Hall, plus de quinze ans plus tard. Les intel­los bohèmes sont devenus des bour­geois bien instal­lés dans leurs habi­tudes, et si Lar­ry s’en accom­mode fort bien, Car­ol aspire à s’en échap­per : entre son pro­jet d’ou­vrir un restau­rant français et son flirt chaste mais ron­de­ment mené avec son vieil ami Ted (Alan Alda, impec­ca­ble), elle cherche vis­i­ble­ment un sec­ond souf­fle que l’en­quête autour de la mort de sa voi­sine va lui apporter sur un plateau. “J’ai comme un ver­tige de lib­erté. Je n’ai jamais rien fait d’aus­si fou”, déclare-t-elle à Ted qui s’empresse de lui répon­dre : “Oui, c’est fou, mais bien­tôt nous n’au­rons plus l’âge des folies.” Si Woody Allen s’est défendu, dans ses entre­tiens avec Stig Björk­man, d’avoir tourné autre chose qu’un pur diver­tisse­ment, à l’op­posé d’autres films noirs plus dens­es comme Crimes et Dél­its, le film démon­tre le con­traire de bout en bout. Aux moments de comédie pure (les scènes de l’as­censeur et de la con­ver­sa­tion télé­phonique trafiquée valent à elles seules le détour) se suc­cè­dent de très beaux dia­logues sur la peur de vieil­lir, la nos­tal­gie du passé et l’usure du temps sur le corps, le cou­ple et les sen­ti­ments. Il y a alors, dans cette for­mi­da­ble par­tie de Clue­do géante, un désir de quête qui tran­scende celle de la vérité : l’en­vie de retrou­ver du sens, de met­tre la con­fi­ance de l’autre à l’épreuve, de fab­ri­quer une crise de toutes pièces, puisque celle-ci ne vient pas. Le flirt gran­dis­sant entre Car­ol et Ted mais égale­ment, entre Lar­ry et Mar­cia (improb­a­ble roman­cière incar­née en femme fatale par Anjel­i­ca Hus­ton) ne se révèle-t-il pas dans le feu de l’ac­tion ? Faux film noir, Meurtre mys­térieux à Man­hat­tan est un vrai film roman­tique.

Pas seule­ment, bien sûr : avec Woody, rien n’est jamais très sim­ple et les degrés de lec­ture sont mul­ti­ples. Si le réal­isa­teur revendique le con­tenu diver­tis­sant de son film, on peut légitime­ment en déduire que le diver­tisse­ment est avant tout des­tiné à l’au­teur lui-même. L’hom­mage aux films noirs est partout : dans l’in­trigue, mais aus­si à l’im­age. On passe avec aise du Man­hat­tan de Woody Allen (le Met­ro­pol­i­tan Opera, le restau­rant Elaine’s, les rues de l’Up­per West Side) à celui des polars : les ponts, les quartiers en friche, les entre­pôts, et même un ciné­ma désaf­fec­té… Mais l’hom­mage va plus loin. Assur­ance sur la mort de Bil­ly Wilder (que Woody Allen a un jour qual­i­fié de “plus grand film de tous les temps”) est cité et lit­térale­ment mon­tré au détour d’une scène, et le final grandiose de La Dame de Shang­hai d’Or­son Welles est, dans la même scène, mon­tré et pas­tiché. Pen­dant que le film est pro­jeté sur un écran de ciné­ma, Woody Allen nous le mon­tre à l’en­vers, vu de der­rière l’écran, là-même où se joue la réso­lu­tion pathé­tique de son enquête, sous la forme d’un remake vieil­lis­sant de la scène des miroirs du film de Welles. “C’est tout ce que je peux faire”, sem­ble nous dire le cinéaste dans ce clin d’œil plein d’hu­mil­ité et d’au­to-déri­sion. Prê­tant à ses per­son­nages le rôle de scé­nar­istes d’une intrigue poli­cière grotesque plus grande que la vie, allant même jusqu’à les faire endoss­er des habits de met­teurs en scène pour démas­quer une com­plice, Woody oublie ses soucis en sig­nant une déc­la­ra­tion d’amour – une de plus – à New York, à Diane Keaton, au ciné­ma. On ne s’en lasse pas.