Sec­ond long-métrage du cinéaste cana­di­en Nathan Mor­lan­do, Mean Dreams a con­nu une dis­tri­b­u­tion tar­dive en France, deux ans après sa sor­tie (et sa sélec­tion à la Quin­zaine en 2016). Mal­gré la nation­al­ité du pro­jet (une pro­duc­tion cana­di­enne), le film sem­ble tourné vers un cer­tain imag­i­naire rur­al améri­cain — notam­ment inspiré de l’œuvre du pein­tre Andrew Wyeth, d’après les con­fi­dences du réal­isa­teur. Ces grands espaces, par­cou­rus selon le principe de la cav­ale — la fugue d’un cou­ple de mineurs, Jonas et Casey, pour­suiv­is par le père de cette dernière, un flic cor­rompu — évo­quent immé­di­ate­ment le pre­mier film de Ter­rence Mal­ick, La Balade sauvage, autre source d’inspiration du pro­jet. Hasard du cal­en­dri­er, Mean Dreams sort en France une semaine après La Route sauvage d’Andrew Haigh, autre film trai­tant de la fuite ado­les­cente. Si le scé­nario s’avère donc assez com­mun, le film est toute­fois habité d’un véri­ta­ble pro­jet esthé­tique : le réc­it d’un pas­sage adulte au tra­vers d’une sor­tie de route imposée par l’hostilité de l’environnement.

Imaginaire romantique

Ayant pour ambi­tion de réin­ve­stir un ter­ri­toire qui lui est, a pri­ori, étranger, Mor­lan­do con­voque dès les plans d’ouverture des grandes natures mortes et un envi­ron­nement paysan : forêts, lacs, champs de maïs agré­men­tés d’un fil­tre col­orimétrique guimauve à ten­dance arty, ain­si que des per­son­nages, notam­ment les fer­miers (la famille de Jonas, les Ford), un ensem­ble l’on peut croire sor­ti d’un tableau d’Edwin Church ou d’un roman de Stein­beck. Livrant donc d’emblée les con­tours esthé­tiques de son film, le cinéaste dévoile assez rapi­de­ment ses inten­tions : non pas forcer la verve car­i­cat­u­rale d’une “Amérique pro­fonde” (la fameuse bor­der­line améri­caine telle que dépeinte notam­ment dans Killer Joe), mais plutôt s’amuser à intro­duire un élé­ment per­tur­ba­teur per­ver­tis­sant cet éden pic­tur­al. Les séquences devi­en­nent alors por­teuses de lour­des sym­bol­iques (bibliques, psy­ch­an­a­ly­tiques), aux­quelles le cinéastes asso­cie quelques objets emblé­ma­tiques et sig­ni­fi­cat­ifs — l’arme à feu en tête, un sin­gle action Colt (une antiq­ui­té du XIXe siè­cle !) que les deux ado­les­cents achè­tent illé­gale­ment durant leur cav­ale, devenant à la fois leur pro­tecteur et leur fardeau.

Enchaînés

La ques­tion de l’espace se révèle finale­ment déter­mi­nante, compte tenu du choix de priv­ilégi­er les plans d’ensemble, comme si l’environnement lui-même con­di­tion­nait ou facil­i­tait la fuite par sa façon de diluer le dan­ger : ces plans larges appa­rais­sent en effet comme apaisés, puisque posant un cadre qua­si­ment féerique en pleine nature et offrant les seuls moments de répit aux per­son­nages (le dan­ger vient essen­tielle­ment de la ville). Loin d’être présen­té dans une forme de mis­éra­bil­isme, son univers rus­tique et tra­di­tion­nel finit ain­si par se déna­tur­er au con­tact du monde mod­erne (le flic cor­rompu par pure cupid­ité). Trans­for­mant donc son rêve améri­cain en mau­vais rêve (“mean dream”), le pro­jet s’avère finale­ment déjà-vu. Un tel sujet, ressas­sé, ne pou­vait éviter les lieux com­muns, mal­gré les belles inten­tions du met­teur en scène : oblig­er ses jeunes fugueurs à sor­tir de la route et s’en retourn­er à la nature. Deux plans symétriques en témoignent, l’un au milieu du film, où Jonas et Casey filmés en plan large quit­tent la route prin­ci­pale et s’aventurent dans la forêt ; l’autre à la fin du film, après la réso­lu­tion du con­flit, où les deux jeunes aven­turi­ers revi­en­nent sur la route et font du stop. Si cette dé-con­struc­tion d’un univers rêvé peut décevoir, cela tient notam­ment à des per­son­nages sec­ondaires assez peu nuancés (mal­gré le bon et regret­té Bill Pax­ton, capa­ble en un seul regard d’instaurer le malaise, alors que son per­son­nage mépris­able en tout point man­quait sérieuse­ment de con­sis­tance) et à une traque poli­cière un peu réchauf­fée.