Des romans de Stephen King, Marche ou crève (que le romanci­er avait pub­lié sous son pseu­do­nyme de Richard Bach­man) n’est pas le plus prop­ice à être adap­té au ciné­ma. Il y décrit com­ment, dans une Amérique dystopique, des jeunes hommes sélec­tion­nés via une loterie par­ticipent à une longue marche dont le vain­queur ressort cou­vert d’or. Le principe ? Les con­cur­rents avan­cent, de plus en plus éprou­vés et épuisés, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Gare aux traî­nards : si l’un des marcheurs, pour une rai­son X ou Y, com­mence à ralen­tir, il s’expose à recevoir son « tick­et » de la part du con­voi mil­i­taire accom­pa­g­nant le pelo­ton ; soit une balle dans la tête. Le tout est filmé et retran­scrit à la télévi­sion (une dimen­sion que le film n’investit pas du tout), pour gal­vanis­er une pop­u­la­tion appau­vrie et démoral­isée. Marche ou crève a surtout pour spé­ci­ficité d’être l’une des rares his­toires de King qui ne s’attache pas à une ville, une local­ité ou à un milieu, mais à une action con­tin­ue, ramassée sur quelques jours où se tis­sent des liens d’amitié, de fra­ter­nité et de rival­ité entre les par­tic­i­pants. Com­ment filmer un tel scé­nario ? Dès les pre­miers mètres, le film marche sur ses lacets et s’étale sur le bitume : à peine la pro­ces­sion a‑t-elle com­mencé que Fran­cis Lawrence dégaine une série de plans de coupe filmés au drone, entéri­nant le manque de cinégénie du dis­posi­tif. Il y a pour­tant une rai­son pour laque­lle Lawrence, et non un autre faiseur hol­ly­woo­d­i­en, se retrou­ve aux manettes de ce pro­jet : son cadre nar­ratif n’est pas sans rap­pel­er celui des Hunger Games qu’il dirigea il y a une décen­nie (même rit­uel macabre, même vision funeste du futur, même vam­piri­sa­tion de la jeunesse).

Marche ou crève sera de fait le réc­it d’une résis­tance con­tre la bar­barie – le livre et le film peu­vent être lus comme une métaphore assez lis­i­ble de ces jeunes garçons s’engageant sous les dra­peaux avant d’être broyés par la froide réal­ité de la guerre. On pour­ra rétor­quer qu’il est en cela fidèle à l’esprit du roman de King. Deux détails traduisent cepen­dant une inflex­ion par rap­port à la noirceur du matéri­au orig­inel. D’abord, l’escamotage du per­son­nage de Steb­bins, la fig­ure la plus trou­ble du réc­it (peut-être son vrai cœur som­bre), dont le scé­nario réduit l’importance, jusqu’à mélanger ses attrib­uts avec un autre, le favori de la course qui tombe malade. Ensuite, la fin : en mod­i­fi­ant le dénoue­ment et l’identité des deux derniers sur­vivants, Lawrence troque le nihilisme de King et sa con­clu­sion mys­tique (l’apparition d’une ombre qui sem­ble être celle de la mort elle-même) pour un pro­pos plus ouverte­ment poli­tique et une célébra­tion de l’amitié dans l’adversité. Ce léger ripoli­nage con­firme le ratage d’une adap­ta­tion qui peine à tir­er du brio du livre une matière pro­pre­ment ciné­matographique. Con­traire­ment à de nom­breux ouvrages du romanci­er, Marche ou crève n’est pas très riche en visions ; Lawrence lui enlève en plus sa prin­ci­pale, pour s’arrêter aux portes de l’abîme que les dernières lignes de King avaient esquis­sé.