Le troisième long-métrage de Ken­neth Lon­er­gan nous parvient qua­tre ans après Mar­garet, expédié en sor­tie tech­nique dans les salles français­es à l’été 2012, après avoir été l’objet d’une amère querelle avec la Fox, qui n’eut de cesse de ren­voy­er le réal­isa­teur en salle de mon­tage. Ce film-fleuve – plus de trois heures dans son director’s cut –, était for­cé­ment à l’étroit au ray­on indé, peu habitué à ce genre de fresque à la fois intimiste et balza­ci­enne : une jeune fille y bas­cu­lait dans la vie adulte à la suite d’un inci­dent aux ram­i­fi­ca­tions exis­ten­tielles, avant de se retrou­ver prise dans un fais­ceau d’interactions agis­sant sur elle à la manière d’un révéla­teur. Admirable­ment écrits et inter­prétés, les per­son­nages sec­ondaires com­po­saient un autre por­trait, celui du théâtre new-yorkais, où Lon­er­gan s’est tail­lé une pre­mière répu­ta­tion avant de pass­er der­rière la caméra. En faisant l’expérience du monde à par­tir de la psy­ché d’une ado­les­cente, Mar­garet trou­vait l’ampleur sym­phonique qui fai­sait défaut à Tu peux compter sur moi, dans lequel deux acteurs bien dirigés (Lau­ra Lin­ney et Mark Ruf­fa­lo) restaient assu­jet­tis à un dis­posi­tif hérité de la scène. Mûri au lende­main d’une crise de con­fi­ance cara­binée[1], Man­ches­ter by the Sea reprend aujourd’hui les motifs récur­rents de ce qui pour­rait for­mer une trilo­gie, même si elle n’a jamais été pen­sée ain­si.

De guerre lasse

Orphe­lins, Sam­my et Ter­ry durent, très tôt, appren­dre à vivre sans leurs par­ents, fauchés dans un acci­dent de la route (Tu peux compter sur moi). Impliquée mal­gré elle dans le décès d’une pas­sante, Lisa se met­tait en tête d’établir les respon­s­abil­ités, à com­mencer par la sienne (Mar­garet). Pour Lee Chan­dler en revanche, l’horrible nég­li­gence dont il est l’auteur le place d’emblée au-delà de toute rédemp­tion (Man­ches­ter by the Sea). Il n’y a qu’à observ­er, dès les pre­miers plans, le détache­ment méthodique avec lequel il s’acquitte de ses tâch­es d’agent d’entretien pour com­pren­dre que cet homme, Sisyphe taiseux enl­e­vant les con­gères qui s’accumulent à l’entrée d’un immeu­ble de Boston, est en exil des siens et de lui-même. Sous influ­ence théâ­trale, ce pro­logue est de loin le seg­ment le moins con­va­in­cant du film, empêtré dans une série de scènes d’exposition trop démon­stra­tives, que le jeu dépouil­lé mais pré­cis d’Affleck rend super­flues. Son his­toire ne débute pour nous qu’au moment du coup de fil apprenant à Lee l’hospitalisation de son frère aîné, le con­traig­nant à revenir dans sa ville natale, où le pire a déjà eu lieu.

D’aucuns jugeront bavard et surécrit ce film à la lumière bla­farde et pour­tant acérée, sem­ble-t-il pen­sée pour ne pas détourn­er l’attention des acteurs et des dia­logues, qui s’y déposent comme dans un écrin hiver­nal. Elle par­ticipe pleine­ment d’une mise en scène extrême­ment atten­tive, qui entrelace tem­po­ral­ités et gen­res (drame et comédie) avec une maîtrise con­tra­pun­tique redev­able autant au scé­nar­iste qu’au cinéaste. Vari­ant les échelles de plan sans se dépar­tir d’un clas­si­cisme élé­gant, Lon­er­gan révèle un sens aigu de la tra­jec­toire indi­vidu­elle de chaque per­son­nage, comme de la dynamique de groupe. Cer­tains d’entre eux n’existent que le temps d’une scène, comme ce vieil homme dont Lee répare la chaudière et qui lui racon­te, les yeux au loin, com­ment son père a dis­paru en haute mer cinquante ans plus tôt. Cette fac­ulté à fusel­er, dans un même flux con­tinu, des chronolo­gies dif­férentes doit beau­coup au mon­tage de Jen­nifer Lame, dont les « rac­cords ellip­tiques » assurent la con­ti­nu­ité du par­al­lélisme entre passé et présent. Il cul­mine dans une séquence dévas­ta­trice, qu’il fal­lait oser met­tre en musique avec l’Ada­gio d’Albinoni, devenu intolérable à force d’avoir été enten­du partout – chez Alain Resnais comme chez Adri­an Lyne. À la dif­férence qu’ici, son crescen­do est si par­faite­ment artic­ulé au déroule­ment même de la tragédie que le thème sem­ble avoir été com­posé pen­dant les rush­es. Le sen­ti­men­tal­isme auquel se risque Lon­er­gan, offre, très tôt, son apogée au film, qui ten­dra ensuite vers un relatif apaise­ment. Et à l’exception d’une ultime scène dans le dernier tiers, plus une seule fois les flash­backs ne seront réu­til­isés, alors que leur sur­gisse­ment à inter­valles de plus en plus rap­prochés pen­dant la pre­mière heure ouvrait la voie au retour du refoulé.

Remettre bon ordre

Délibéré­ment pré­maturé, ce cli­max tire aus­si sa force émo­tion­nelle du prosaïsme avec lequel arrive la fatal­ité. Les cir­con­stances au terme desquelles Lee Chan­dler a tout per­du sont d’une crédi­bil­ité qua­si irréelle et découlent de con­tin­gences matérielles qu’annonce la pro­fu­sion de détails dis­séminés d’un plan à l’autre. Leur présence con­fère aus­si un réal­isme sai­sis­sant à la pein­ture de la com­mu­nauté, ici, des pêcheurs de la Nou­velle-Angleterre qui font corps dans l’adversité s’acharnant sur cette famille élargie et recom­posée, où la mère, alcoolique réfor­mée, n’au­ra plus sa place. À l’inverse, le tra­vail de deuil s’ancre dans une litanie de for­mal­ités, des arrange­ments funéraires de Joe – retardés par un froid glacial – à la lec­ture de son tes­ta­ment, qui fait de Lee le tuteur de son fils, Patrick (Lucas Hedges), jusqu’à la majorité de celui-ci. Une grande par­tie de Man­ches­ter by the Sea est alors con­sacrée à la fil­i­a­tion de sub­sti­tu­tion entre le neveu et l’oncle, qui, pour touchante et cocasse qu’elle est, atteint rapi­de­ment ses lim­ites, la sincère affec­tion de Lee pour Patrick échouant à sup­planter son afflic­tion. Dans une scène-piv­ot, Lee s’assoupit, oubliant un plat sur le feu, avant d’être bru­tale­ment tiré de son somme par l’alarme incendie. Des années après avoir com­mis l’irréparable, le voilà sur le point de recom­mencer, comme si du passé, aucune leçon ne saurait être tirée. “There’s noth­ing there”, assure-t-il à son ex-femme en pleurs, Ran­di, pour­tant prête à lui par­don­ner. Inter­prétée par Michelle Williams, excep­tion­nelle le temps de ses trois brèves appari­tions, cette femme brisée s’est remar­iée, vient d’avoir un enfant, s’efforce autant que faire se peut d’aller de l’avant. Mais ce film n’est pas le sien : c’est celui d’un fan­tôme, de pas­sage chez les sur­vivants.

Notes

Notes
↑1 “The Cin­e­mat­ic Trau­mas of Ken­neth Lon­er­gan”, par Rebec­ca Mead, The New York­er, 7 novem­bre 2016.