Le pre­mier film de Gus Van Sant sort enfin sur les écrans français, vingt-et-un ans après sa réal­i­sa­tion. Force est de con­stater que le cinéaste améri­cain avait déjà tout d’un grand dans cette recon­sti­tu­tion à la fois ten­dre et crue d’un amour hors norme et émou­vant. Adap­té du roman éponyme de Wal­ter Cur­tis, Van Sant filme Port­land, la ville et ses habi­tants, pour offrir un film tout à la fois nerveux et con­tem­platif qui, sous des airs de ne pas y touch­er, appa­raît pro­fondé­ment poli­tique.

Port­land, Ore­gon. Un jeune épici­er tombe fou amoureux de John­ny, un immi­gré mex­i­cain clan­des­tin qui ne par­le pas un mot d’anglais et n’a même pas 18 ans.

Pas­sion uni­latérale adap­tée du jour­nal intime de Wal­ter Cur­tis, Mala Noche est le pre­mier long métrage de Gus Van Sant. Invis­i­ble jusqu’à présent en France, hormis quelques dif­fu­sions en fes­ti­val, Mala Noche arrive jusqu’à nous auréolé d’une aura de film culte, comme la matrice d’une des œuvres qui boulever­sa le plus pro­fondé­ment la face du ciné­ma indépen­dant des années 1990 et 2000. Pour son pre­mier film et son unique adap­ta­tion lit­téraire, Van Sant mon­tre déjà qu’il est un grand réal­isa­teur. Tourné avec peu de moyens, en 16 mm et en noir et blanc dans un Port­land clan­des­tin et under­ground, le réal­isa­teur trou­ve ses thèmes de tou­jours, a savoir les jeunes garçons, mar­gin­aux si pos­si­bles, mais dont l’é­tat de grâce influe sur le reste du monde. En résulte un film poussé par une énergie folle, qui mal­gré ses con­traintes matérielles et thé­ma­tiques con­tient une fraîcheur rare. Loin de tra­quer l’é­mo­tion à tous crins sur cette his­toire d’amour pour­tant chargée, Van Sant se gal­vanise et réalise un film dont la véri­ta­ble audace est la finesse et la ligne tenue sur laque­lle il fait le funam­bule entre réc­it nar­ratif et pure con­tem­pla­tion. Il préfère ain­si réalis­er une sorte de chronique sur une ville et des gens ordi­naires. Comme il l’a prou­vé jusque dans ses films les plus récents, il s’ag­it plus que d’un style mais d’une véri­ta­ble éthique de ciné­ma. Une manière de voir le monde sans chercher à le drama­tis­er néces­saire­ment, mais en essayant au con­traire de met­tre en lumière une force, une énergie souter­raine qui le sous-tendrait et le rendrait plus cohérent mal­gré son appar­ent chaos.

Les fig­ures van-santi­ennes majeures sont toutes déjà là : l’ange qui sauve le monde par sa beauté, les nuages comme métaphore de l’ex­is­tence humaine et du rap­port au monde, le road-movie en forme de déam­bu­la­tion, mais aus­si l’im­por­tance de la classe sociale et de l’ho­mo­sex­u­al­ité comme con­struc­tion per­son­nelle et sociale. Loin de prôn­er un dis­cours com­mu­nau­taire et reven­di­catif sur ces thèmes, Gus Van Sant mêle les deux ques­tions pour for­mer une inter­ro­ga­tion mod­erne et orig­i­nale. Ce qui attire Walt chez John­ny, mal­gré leurs dif­férences mar­quées, c’est le ver­tige des con­di­tions, leur mar­gin­al­ité respec­tive qui leur per­me­t­tent de se retrou­ver à un moment pré­cis, là où ils n’au­raient même pas dû se crois­er. Au lieu de pro­pos­er des obsta­cles, l’ho­mo­sex­u­al­ité et la mar­gin­al­ité pro­posent des passerelles. De la sorte, l’ho­mo­sex­u­al­ité n’est plus une con­struc­tion à pro­pre­ment par­ler intime mais bien celle d’une société qui préfère rejeter ce qui la dérange dans ses marges, l’hétéro­sex­u­al­ité blanche et riche se gar­dant le principe de vie bour­geois. Mais où ces modes de vies inter­lopes se retrou­vent ne ressem­ble nulle­ment à l’en­fer, bien au con­traire. Le monde mar­gin­al de Van Sant, bohème et secrète­ment artis­tique, mal­gré les coups durs, mal­gré le manque d’ar­gent et le manque d’amour, rit, vit pleine­ment le peu qu’on lui laisse. Nul api­toiement ici, juste une envie d’être en vie, de goûter à la sen­su­al­ité, aux délices comme à la dureté her­mé­tique de la jeunesse qui pour­tant pousse encore de l’a­vant. Comme le style de son film, vis­i­ble­ment hérité d’une cer­taine moder­nité européenne, quelque part entre Godard et Fass­binder, qui est en par­faite adéqua­tion avec l’im­age de John­ny, nerveux et insai­siss­able. Car ce qui main­tient en vie ces per­son­nages, c’est aus­si leur disponi­bil­ité à un monde plus vaste, plus que celui qui les entoure directe­ment. La nature, les élé­ments, les balades en cam­pagne poussent les per­son­nages vers tou­jours plus d’au­dace, comme s’il pou­vait lire un mes­sage secret con­nu d’eux seul dans les éten­dus déser­tiques, les sources d’eau claire et autres forêts.

Van Sant appa­raît alors comme un mys­tique améri­cain, un pan­théiste qui aime à chercher la grâce là où elle ne se trou­ve pas aux pre­miers abor­ds. Il suf­fit de grat­ter la couche de réel mis en place par les hommes pour trou­ver un monde mer­veilleux, meilleur, plein d’une puis­sance inex­ploitée. Voilà sûre­ment pourquoi ils gar­dent cette obses­sion de l’ado­les­cence. C’est qu’il aura com­pris que der­rière l’ac­né et les cheveux gras se cache un monde à nul autre pareil, où le poids de la cul­pa­bil­ité et du faux sem­blants n’a pas encore de prise, où les risques à pren­dre sont ceux de la vérité. Pour l’adulte qui con­tem­ple ou désire, cet état (l’ado­les­cence est défini­tive­ment plus une posi­tion qu’un âge) lui per­met de garder un pied dans l’au­dace, la force, dans ce désir qu’il éprou­ve jusqu’au malaise et à la folie pour eux. Celui de l’en­tre deux qui ouvre vers un ailleurs, meilleur ou pire peu importe, il est vio­lem­ment vivant.