Sor­ti sur les écrans la même année qu’Easy Rid­er, La Horde sauvage ou Il était une fois dans l’Ouest, Macadam Cow­boy a mar­qué l’histoire du ciné­ma en étant le pre­mier film classé X aux États-Unis à recevoir l’oscar du meilleur film en 1970. S’il porte une réflex­ion sym­bol­ique intéres­sante sur la fin du ciné­ma clas­sique, son aspect choc et trans­gres­sif s’est très net­te­ment estom­pé, et on se trou­ve aujourd’hui face à un film sans grand relief qui emprunte les routes bal­isées des pro­duc­tions hol­ly­woo­d­i­ennes.

Macadam Cow­boy (Mid­night Cow­boy en VO) est l’histoire de deux losers rêveurs. Joe Buck le cow-boy benêt (Jon Voight), monte à New York pour ven­dre ses charmes aux rich­es bour­geois­es frus­trées. Il ren­con­tre Rico (Dustin Hoff­man), arnaque­ur à la petite semaine qui, après l’avoir dépouil­lé de quelques dol­lars, finit par le pren­dre sous son aile.

De John Wayne à Paul Morrissey

On a beau­coup souligné que Mid­night Cow­boy mar­quait la fin d’une époque. Joe Buck, qui porte ses rêves comme des éten­dards sur ses chemis­es Tech­ni­col­or, c’est John Wayne (il le sous-entend d’ailleurs lui-même dans le film). Il incar­ne l’Amérique et le ciné­ma d’avant, ceux des bons sen­ti­ments. Mais son cos­tume de héros ne lui ouvri­ra aucune porte, et il va se fra­cass­er con­tre le cha­cun pour soi des grandes villes, atten­dri par les fragilités de ses pre­miers clients et inca­pable de se faire pay­er ses pass­es. Les seules clés que lui pro­cur­era son look de cow-boy en car­ton pâte seront para­doxale­ment celles du milieu under­ground, où les valeurs humaines, bien que recod­i­fiées, sont tou­jours présentes. Et c’est dans une soirée under­ground que Joe trou­vera sa pre­mière cliente payante et qu’il crois­era Paul Mor­ris­sey – qui quelques mois aupar­a­vant abor­da le pre­mier le thème de la pros­ti­tu­tion mas­cu­line dans Flesh – dans son pro­pre rôle. On ne peut s’empêcher de penser que cette improb­a­ble ren­con­tre entre John Wayne et Paul Mor­ris­sey est un sym­bole par­fait du pas­sage de témoin entre le vieux ciné­ma de l’age d’or et celui des années 1970, que ce soit le ciné­ma expéri­men­tal pra­tiqué par Mor­ris­sey ou celui du Nou­v­el Hol­ly­wood. Et si les rêves du duo con­tin­ueront de s’exprimer dans leurs tenues ves­ti­men­taires – ils endossent une chemise de plage à leur arrivée tant atten­due en Floride – la mort de Rico dans son imprimé hawaïen mar­que égale­ment cette mort du ciné­ma idéal­isé, celui où le cos­tume et le per­son­nage ne font qu’un.

Midnight Cowboy en 2008

Mais au-delà son intérêt his­torique et sym­bol­ique, Mid­night Cow­boy ne présente pas d’intérêt majeur aujourd’hui. C’est avant tout le pro­duit d’un grand stu­dio hol­ly­woo­d­i­en et cela se voit. La mise en scène et la pho­to sont rel­a­tive­ment quel­con­ques. John Schlesinger tente bien de sor­tir des sen­tiers bat­tus en por­tant sa caméra à l’épaule ou avec une série de flash-backs, mais ceux-ci ne parvi­en­nent pas à amen­er de l’épaisseur au per­son­nage de Jon Voight et con­tribuent à en dress­er un por­trait con­venu (enfance dif­fi­cile, vic­time prob­a­ble de vio­lences sex­uelles, etc…). La seule réus­site ciné­matographique du film réside dans deux séquences où les pen­sées des per­son­nages sont mis­es à l’écran. L’on voit ain­si John Voight, alors qu’il quitte un hôtel furieux de s’être fait arna­quer et ridi­culis­er par son futur ami, s’imaginer rat­trap­er Rico dans le métro pour se venger. Un peu plus tard dans le film, Rico attend Joe Buck qui est cen­sé ramen­er – enfin – de l’argent d’une passe. Il s’imagine alors la vie meilleure qui découlera de ce nou­veau départ, et ses rêver­ies – il se voit en roi de Floride – font irrup­tion sur l’écran. Au fur et à mesure qu’il assiste, impuis­sant, à l’expulsion de Joe de l’hôtel dans lequel il était cen­sé ren­con­tr­er sa cliente, le rêve éveil­lé de Rico s’effondre et se mue en cauchemar. La cadence de plus en plus ryth­mée du mon­tage alterné entre les scènes imag­inées et l’action « réelle » reflète avec brio la ten­sion de l’instant. Ce sont mal­heureuse­ment les deux seuls moments où Schlesinger emploie un vrai lan­gage de ciné­ma au ser­vice de son film et où il arrive à s’extirper d’une réal­i­sa­tion plate ou tout du moins inef­fi­cace. L’on finit par penser que ce doit prin­ci­pale­ment être la nou­veauté et l’aspect trans­gres­sif des sujets abor­dés (pros­ti­tu­tion mas­cu­line, homo­sex­u­al­ité) plutôt que sa qual­ité filmique qui ont trans­for­mé Mid­night Cow­boy en objet culte. Mal­heureuse­ment, en 2008, lorsque l’on con­state toute la force que con­ser­vent cer­taines œuvres con­tem­po­raines à Mid­night Cow­boy, l’on ne peut s’empêcher d’être déçu par la pau­vreté ciné­matographique de la propo­si­tion de Schlesinger.