C’est une scène d’Eyes Wide Shut assez con­nue : invité avec son épouse à une lux­ueuse récep­tion de Noël, Bill Hart­ford (Tom Cruise) se fait dra­guer par deux ravis­santes jeunes femmes. Le trio avance bras dessus, bras dessous, jusqu’au moment où l’une d’entre elles annonce au médecin qu’elles l’emmènent « là où se trou­ve l’arc en ciel. » Dans l’important cor­pus de cita­tions qui com­posent Lynch/Oz, cet extrait d’Eyes Wide Shut illus­tre à la fois la con­struc­tion esthé­tique du film d’Alexandre O Philippe (qui cherche sans cesse la rime et la cor­re­spon­dance) et l’impasse ana­ly­tique des dis­cours qu’il déploie – entre autres ceux de John Waters, Karyn Kusama ou Rod­ney Asch­er.

C’est pré­cisé­ment à ce dernier, réal­isa­teur de Room 237, que l’on doit l’extrait de Kubrick, presque totale­ment hors de pro­pos, sauf à con­sid­ér­er qu’il men­tionne un « arc en ciel » et qu’il ferait donc loin­taine­ment écho au Magi­cien d’Oz. Tout serait donc dans tout : Oz dans Lynch et Lynch dans Kubrick (à moins que ce ne soit l’inverse), ce que le film cherche à démon­tr­er par un impres­sion­nant col­lage de séquences visant à illus­tr­er l’influence (avouée) du Magi­cien d’Oz dans l’œuvre de Lynch. C’est son côté mashup fétichiste, qui ne sur­prend guère de la part d’un réal­isa­teur dont on a déjà repéré et chroniqué dans ces colonnes le tra­vail d’exégèse obses­sion­nel opéré sur L’Exorciste. Dans le cas de Lynch pour­tant, cette démarche, loin de porter ses fruits, s’égare assez vite dans une logique de marabout, bout d’fi­celle isolant des motifs du film de Flem­ing (les chaus­sures rouges de Dorothy, la sor­cière) ou cer­tains de ses sché­mas nar­rat­ifs (la fig­ure inno­cente aspirée vers un monde étrange, le retour à la mai­son) pour les rap­porter sous forme de copiés-col­lés à Sailor & Lula, Twin Peaks et Mul­hol­land Dri­ve. Si ces cor­re­spon­dances, illus­trées à cer­tains endroits par des split-screens con­fon­dants de ressem­blance, peu­vent éventuelle­ment sur­pren­dre, elles n’enseignent finale­ment rien de neuf sur Lynch. Pire, elles ont ten­dance à obscur­cir la lec­ture d’une œuvre en réal­ité plus acces­si­ble qu’on ne le dit et ne font qu’entrouvrir cer­taines portes qui auraient per­mis de mieux la com­pren­dre.

Sur ce point, le moment le plus intéres­sant du film reste sans doute celui où John Waters s’interroge sur la récur­rence de l’imag­i­naire fifties chez Lynch : l’analyse est illus­trée par des choix d’extraits par­ti­c­ulière­ment per­ti­nents (Nico­las Cage reprenant Elvis dans Sailor & Lula ; la chan­son de Bob­by Vin­ton ouvrant Blue Vel­vet ; le per­son­nage de James dans Twin Peaks) que le mon­tage rap­proche de Cry Baby, comme pour sig­naler un dia­logue entre deux cinéastes qu’on ne rap­procherait sans doute pas spon­tané­ment. À cet endroit, le film renonce à son pro­jet de com­pi­la­tion fétichiste ; sans avoir besoin d’être con­va­in­cu du rap­port avec Oz, ni même de l’intérêt de la com­para­i­son, on se laisse séduire et porter, comme Bill Hart­ford dans sa soirée de réveil­lon. Lynch n’apparaît plus alors comme un génie her­mé­tique mais comme un artiste sol­idaire de son pays, en phase depuis tou­jours avec l’imaginaire améri­cain, notam­ment celui, flam­boy­ant, des années 1950, qui brille encore dans Mul­hol­land Dri­ve. L’apparition récente du cinéaste chez Spiel­berg dans le rôle de John Ford con­firme une impres­sion que le film d’Alexandre O Philippe aurait pu et dû creuser : plutôt qu’un sen­ti­ment d’étrangeté sur lequel on a déjà abon­dam­ment glosé, un cer­tain rap­port à la tra­di­tion, une fidél­ité du réal­isa­teur aux sym­bol­es de la cul­ture améri­caine voire, peut-être, une con­ti­nu­ité avec le ciné­ma clas­sique. C’é­tait sans doute cela, l’ob­jet fan­tôme du film, noyé sous une somme de com­men­taires aus­si pointil­listes que vains. Que Rod­ney Asch­er soit con­vié à la fête (je dirais même, à cette orgie de l’exégèse) ne doit pas tromper le spec­ta­teur : Lynch/Oz laisse en somme le même sen­ti­ment de frus­tra­tion et aboutit à la même impasse ana­ly­tique que Room 237.