Sans doute que le suc­cès phénomé­nal (et tou­jours un peu énig­ma­tique) d’Oppen­heimer a octroyé la lib­erté néces­saire à Christo­pher Nolan pour s’attaquer à l’un des creusets de l’imaginaire occi­den­tal – et peut-être même à la mère des his­toires, au réc­it d’aventures à la fois orig­inel et ter­mi­nal. Devant L’Odyssée, on se demande pour­tant à plusieurs repris­es pourquoi le cinéaste tout-puis­sant tenait à ce point à met­tre Homère en images. La réponse se trou­ve pos­si­ble­ment à la fin du film, dans un twist – procédé qui car­ac­téri­sait la pro­duc­tion pre­mière manière du Bri­tan­nique (Memen­to, Insom­nia, Le Pres­tige) – met­tant à bas l’une des com­posantes impor­tantes de l’épopée : pas de divinité ici à l’œuvre, l’homme est ren­voyé à sa con­di­tion soli­taire et à la bassesse de ses actions. Autrement dit : si le film adapte bien L’Odyssée (dont Nolan retrace plus ou moins fidèle­ment les grandes étapes sans faire l’impasse sur sa part mer­veilleuse), il évac­ue les con­flits divins dou­blant les péripéties humaines[1]. Reste que dans cette volon­té de « nor­malis­er » le poème, le mastodonte nolanien lou­voie beau­coup, le cul entre deux chais­es. On pour­rait lui trou­ver du mérite de ramen­er L’Odyssée à son essence : certes, Nolan recon­stitue l’épisode du cheval de Troie (qui ne fig­ure ni dans le texte orig­i­nal, ni même, con­traire­ment à une idée répan­due, dans L’Iliade, dont les derniers vers sont con­sacrés aux funérailles d’Hector), mais retrace l’essentiel de la struc­ture nar­ra­tive du poème, moins con­cen­trée sur les quelques épisodes les plus con­nus (le cyc­lope, Cir­cé, etc.) que sur les intrigues à la cour d’Ithaque et le retour de l’archer rusé à son île. Dans le même temps, il s’écarte néan­moins com­plète­ment de son esprit aven­turi­er, de sa soif d’invention ou même de son éro­tisme latent – chez Homère, Ulysse est loin d’être un époux fidèle.

Devant un texte aus­si pétri d’imaginaire que L’Odyssée, le ciné­ma peut grosso modo emprunter deux voies con­traires, tel Ulysse qui, face au détroit gardé par Charybde et Syl­la, doit tranch­er sur le chemin à pren­dre. Pre­mière­ment, faire le choix de l’économie, en retenant de ce retour con­trar­ié au foy­er la dimen­sion poé­tique et les tour­ments pour y tailler une tragédie à l’os. Deux­ième­ment, opter pour une frénésie spec­tac­u­laire pro­pre au film d’aventures – soit refaire Jason et les Arg­onautes (le sur­gisse­ment des squelettes ani­més de Ray Har­ry­hausen est d’ailleurs cité lors du pas­sage aux Enfers) à l’heure du block­buster numérique (ten­ta­tive déjà entre­prise sans trop de suc­cès avec le remake du Choc des Titans il y a quinze ans). Nolan, lui, essaie de dégager une troisième voie, qui con­siste in fine à faire les choses à moitié : il tourne le dos à l’épique tout en cochant les étapes fon­da­men­tales des aven­tures d’Ulysse et de son équipage. C’est lors des rares occa­sions où la mise en scène repose sur des effets numériques que le film intéresse le plus, tel ce plan où la main de Polyphème sur­git de l’ombre de sa cav­erne[2] ou la représen­ta­tion très suc­cincte de Scyl­la, dont les six têtes s’enroulent dans son repère rocheux en effec­tu­ant un mou­ve­ment d’une étrange élé­gance, qui rompt momen­tané­ment avec la monot­o­nie de la mise en scène. Le plus sou­vent, c’est toute­fois le par­ti pris inverse qui est choisi : Nolan s’en remet à des visions sans relief (les Enfers) ou à des jeux de flous et d’effets pra­tiques pour tan­tôt rem­plac­er l’imaginaire d’Homère par un autre, tan­tôt le vider de son aura. Ain­si de la séquence chez Cir­cé, trans­for­mée en sor­cière scan­di­nave (il est vrai­ment temps que Nolan arrête de filmer l’Islande), qui fait sen­tir avant tout son refus de fig­ur­er la méta­mor­phose des marins en porcs à l’aide de CGI. Ou encore de celle des sirènes, reposant sur un brouil­lage du son (pour mimer l’effet obstru­ant de la cire) et sur la voix-off du héros, qui essaie de retran­scrire les effets de leur mélopée.

Ce sérieux de pape, ce manque cri­ant de fan­taisie est d’autant plus pénible que L’Odyssée évac­ue la part joyeuse du poème au prof­it d’une mise en scène et d’une direc­tion artis­tique assez stan­dard­is­ées. Le palais d’Ithaque comme celui de Ménélas font par exem­ple penser à des intérieurs de Dune qu’on aurait assor­tis d’un habil­lage vague­ment gré­co-romain. Ailleurs, le traite­ment d’Agamemnon, qui se veut rad­i­cal (on ne l’entend qua­si­ment pas et le vis­age de Ben­nie Safdie, son inter­prète, est casqué), fait soupir­er : Nolan le pein­turlure en une sorte de Dark Vador ridicule, colosse noir à l’armure out­ran­cière­ment mus­culeuse. On aurait encore préféré un péplum un peu daté façon Troie de Wolf­gang Petersen ; c’était tout de même d’une autre tenue que les scènes d’action nolani­ennes, corps-à-corps éter­nelle­ment brouil­lons et illis­i­bles. Un tour­bil­lon vu de loin (pau­vre Charybde), une bataille générique (pau­vres Lestry­gons), le mas­sacre des pré­ten­dants mon­té avec les pieds (pau­vre Pat­tin­son) : pourquoi dia­ble Nolan a‑t-il ten­té de gravir l’Himalaya du réc­it épique s’il a aus­si peu d’idées en réserve ? Le dénoue­ment, qui jette des ponts avec le con­tem­po­rain (le saccage de Troie = l’attaque du Capi­tole ?) pour faire des Grecs non pas les hérauts de la civil­i­sa­tion, mais peut-être les pre­miers des hommes à avoir sali son idéal, ne sauvera pas la ten­ta­tive, ratée dans les grandes largeurs. L’Odyssée est un piteux spec­ta­cle.

Notes

Notes
↑1 À ce titre, on ne voit pas trop com­ment Nolan aurait pu adapter L’Iliade, dont cer­tains com­bats olympi­ens sem­blent avoir inspiré l’univers dom­i­nant du block­buster con­tem­po­rain : Mar­vel.
↑2 Et qui fait penser à un plan clef de Hope de Na Hong-jin, dont la sor­tie est prévue à l’automne.