Dheer­aj Akolkar, jeune cinéaste indi­en, choisit comme sujet de son pre­mier long métrage la rela­tion tumultueuse de Liv Ull­mann et Ing­mar Bergman, si féconde pour le ciné­ma. Le sujet est for­cé­ment intéres­sant et la propo­si­tion intrigue. Mais au lieu du regard sin­guli­er que l’on pou­vait espér­er, Akolkar nous livre un « ciné­ma glob­al », hors-sol, sans car­ac­tère, où tout le monde par­le anglais.

Liv & Ing­mar est un bel exem­ple d’ab­sence de regard et d’en­gage­ment intel­lectuel. Il est éton­nant que quelqu’un qui admire vis­i­ble­ment Bergman – à moins qu’il ne soit sen­si­ble qu’à une « his­toire d’amour » – paraisse si peu exigeant vis-à-vis de l’im­age et comme incon­scient de sa dimen­sion morale. Ce n’est pas que le réal­isa­teur soit mal inten­tion­né ; il ne l’est que trop. Telle­ment, qu’il ne traite jamais son objet comme un prob­lème mais seule­ment comme un réser­voir d’é­mo­tions stan­dard­is­ées qu’il s’ag­it de pro­duire chez le spec­ta­teur, à grand ren­fort de musique et métaphores (chute d’ap­pareil pho­to, mains trem­blantes qui effleurent des pho­tos, etc.).

Il y a tout de même une hypothèse : les rôles que Bergman offrait à Liv Ull­mann seraient à chaque fois en rap­port avec l’é­tat de leur rela­tion. Pourquoi pas ; l’hy­pothèse a un intérêt ciné­matographique, puisqu’elle ori­ente Akolkar dans son usage des plans ou séquences tirées des films de Bergman. Mal­heureuse­ment, la ren­con­tre des deux régimes d’im­age ne va pas très loin et l’on se con­tenterait volon­tiers d’un best of Bergman/Ullmann. Quelques mon­tages fonc­tion­nent toute­fois assez bien, notam­ment à par­tir des plans de La Honte ou de L’Heure du loup. Et il faut ajouter, avant de con­tin­uer à dire du mal du film, que la pho­to, surtout en extérieur, est très belle.

Liv & Ing­mar paraît écrit dans une langue sus­cep­ti­ble d’être com­prise sans effort en n’im­porte quel point du globe ; une sorte d’es­peran­to ciné­matographique ou plutôt, car il y manque l’u­topie, l’équiv­a­lent d’un glob­al eng­lish. Liv Ull­mann par­le d’ailleurs en anglais : souci des pro­duc­teurs peut-être, ou désir du réal­isa­teur de la com­pren­dre sans inter­prète? Mais c’est pour le film comme un péché orig­inel. C’est au moins un signe patent de l’ab­sence de con­sid­éra­tion pour le sin­guli­er. Bergman pen­sait et tour­nait dans une langue, le sué­dois ; c’est dans cette langue que nous regar­dons ses films ; c’est dans cette langue qu’avec Ull­mann ils se sont aimés. Que nous la com­pre­nions ou pas, nous avons besoin de sa matière.

Il faut dire que Liv Ull­mann n’aide pas le réal­isa­teur à s’échap­per de ce mau­vais uni­versel, mais con­tribue à l’y enfon­cer encore plus. Mer­veilleuse actrice, si con­va­in­cante dans la pudeur et la con­fu­sion des sen­ti­ments, elle se laiss­er aller à minaud­er, tient un pro­pos exces­sive­ment écrit, et s’é­coute align­er les pon­cifs de la psy­cholo­gie tri­om­phante. Cha­cune de ses phras­es aspire à être défini­tive, et le tout mis bout à bout con­stitue une somme de petits arrange­ments, de petites com­plai­sances, de petits men­songes presque de bonne foi… et telle­ment émou­vants ! On ne lui demandait pour­tant pas de jouer – à moins que ?

Il aurait mieux valu ne pas soulever les jupes de la réal­ité. La Liv « réelle » est fausse. La vraie est celle de Per­sona, de Cris et chu­chote­ments, des Scènes, de la Sonate d’au­tomne, Liv amoureuse, inquiète, souf­frante, folle, pieuse, Liv qui crie, qui pleure, Liv de Fårö, la Liv du ciné­ma.