Au premier regard

« Les pre­mières impres­sions sur quelqu’un sont tou­jours les bonnes. » Ces pro­pos que Ike, vieil écrivain en pleine recon­nais­sance, tient au sujet de sa femme à son jeune dis­ci­ple Philip pour­raient tout à fait s’appliquer à ce dernier que l’on décou­vre jouant hargneuse­ment des coudes dans la foule des rues de New York. En amour, en ami­tié tout autant que dans sa car­rière lit­téraire, cet écrivain trente­naire (Jason Schwartz­man) est obsédé par l’idée de se tailler la meilleure place. S’il tra­verse si prompte­ment la ville, c’est pour y faire suc­ces­sive­ment trois ren­con­tres. Il prof­ite du signe extérieur de réus­site que con­stitue la sor­tie de son deux­ième roman pour régler ses comptes avec une anci­enne petite amie. Il expli­quera plus tard à son édi­teur qu’il n’a plus l’intention de rem­plir les engage­ments pris pour la pro­mo­tion de son livre. Entre les deux, il aura rejoint un cama­rade d’université auquel il reproche de n’avoir pas respec­té les rêves de gloire de leur jeunesse. De l’un à l’autre, la vilaine colère égo­cen­trique du per­son­nage passe de la muflerie à la plus inutile bassesse, comme en témoigne le mou­ve­ment de la caméra qui s’éloigne de l’ancien copain de fac qu’il vient d’accabler de son mépris pour en dévoil­er son fau­teuil roulant.

Le point d’orgue de cette séquence d’ouverture enfonce le clou de notre pre­mière impres­sion sur cet anti­héros égo­tiste et atra­bi­laire. Pour­tant, si Philip est un salaud, il ne faut pas aller chercher son mod­èle du côté d’un Raskol­nikoff dont Dos­toïevs­ki cher­chait à dépein­dre toute la détresse de la cul­pa­bil­ité humaine. C’est n’est point le Mal que veut dépein­dre le cinéaste, mais plutôt les petites vile­nies d’un intel­lectuel van­i­teux cher­chant à sat­is­faire ses mod­èles, tout en ménageant en amour la chèvre et le chou.

Dans la lignée des per­son­nages d’intellectuels égoïstes et veules incar­nés par Woody Allen dans années 1990, Philip est cou­tu­mi­er d’un humour à la désil­lu­sion pince sans rire. « J’espère que ça ira bien pour nous, mais surtout pour moi », exprime-t-il lors d’une rup­ture amoureuse. Ou encore « J’ai préféré accepter avant de t’en par­ler » dit-il à sa petite amie au sujet de sa déci­sion de pass­er l’été loin d’elle et de New York.

Quitter la ville

Car le tra­jet du per­son­nage est bien de s’efforcer de quit­ter la ville, qui le ren­voie sans cesse à mieux que lui, et en par­ti­c­uli­er à cet écrivain plus tal­entueux qu’il jalouse pour chercher refuge et jus­ti­fi­ca­tions à la cam­pagne, dans le giron de Ike, son men­tor. En cela, Alex Ross Per­ry s’éloigne du mod­èle assumé de Maris et femmes (qu’il cite volon­tiers en inter­view) pour oppos­er au mythe roman­tique d’une ville bouil­lon­nante et mag­nifique filmée dans Man­hat­tan (1979) le por­trait d’une cité où se nichent l’ambition et le repli sur soi.

Par l’emploi du zoom qui ren­force le grain de l’image et les petits mou­ve­ments secs de caméra, le film cherche une esthé­tique brouil­lonne et insta­ble, aus­si nerveuse et incon­fort­able que ne l’est le tem­péra­ment de son per­son­nage.
Avec son titre en forme d’interjection, Lis­ten Up Philip n’a de cesse de con­fron­ter ce sale type à une petite com­mu­nauté de per­son­nages qui vont le met­tre face à l’ad­mi­ra­tion, la séduc­tion, la con­fronta­tion, la rival­ité. Pour­tant, cette struc­ture de por­trait mosaïque fondée sur la vari­a­tion autour des sen­ti­ments négat­ifs ne parvient pas à pren­dre forme. L’idée, assez stim­u­lante, de con­stru­ire une palette des émo­tions désagréables n’est finale­ment jamais portée par un style tou­jours égal. Le change­ment de lieu, de la ville à la cam­pagne, et de la cam­pagne à l’université où il part enseign­er ne change jamais le car­ac­tère finale­ment assez uni­voque de Philip. Et l’évocation de sen­ti­ments qui nais­sent ou s’éteignent, les accès de colère, la rancœur, le mépris ne font que se diluer dans la plat­i­tude de son unité de ton.