Écrit et réal­isé par Casey Affleck, Light of My Life débute comme un traité sur l’éducation des filles en temps de crise. Même si la « con­ti­nu­ité péd­a­gogique » à domi­cile n’y est guère de mise, les familles rongées par l’anxiété post-Covid lui sauront sans doute gré d’avoir vague­ment anticipé leur sort. Son film suit en effet les péré­gri­na­tions de « Dad » et de sa fil­lette de 11 ans, seule rescapée d’une mys­térieuse pandémie qui a éradiqué la qua­si-total­ité de la gent fémi­nine. Une parental­ité sous haute sur­veil­lance qui ne va pas sans heurts, d’autant que la puberté approche à grand pas, faisant de Rag la proie rêvée de mâles esseulés après l’extinction du sexe opposé. La fil­i­a­tion esthé­tique de ce sur­vival intimiste est à chercher du côté de David Low­ery, le cinéaste de prédilec­tion d’Affleck, avec lequel il a tourné Les Amants du Texas, A Ghost Sto­ry et The Old Man & The Gun. De ce ciné­ma hip­ster à la panoplie très étudiée, il livre une ver­sion neurasthénique, qui en con­serve toute­fois la fâcheuse ten­dance à étir­er les scènes, par­ti­c­ulière­ment celles de dia­logues chu­chotés à la bougie. Et mal­gré quelques détours, ce road movie par­cou­ru inté­grale­ment à pied – ou presque – s’en tient aux sen­tiers bal­isés du genre post-apoc­a­lyp­tique, glanant au pas­sage quelques leçons de survie en milieu hos­tile : cat­a­pultée dans l’âge adulte avant l’heure, la fil­lette devra pren­dre soin du père autant que lui d’elle, ce cou­ple sym­bi­o­tique com­prenant qu’il ne peut compter que sur lui-même.

En dépit de ses faib­less­es, le deux­ième long-métrage d’Affleck der­rière la caméra (après le mock­u­men­tary I’m Still Here, qui remonte à 2010) n’en est pas moins cohérent avec sa démarche d’acteur. La vig­i­lance exces­sive de son per­son­nage sem­ble dic­tée par une néces­sité tapie dans les replis de sa fil­mo­gra­phie récente : expi­er le triple infan­ti­cide que sa nég­li­gence coupable avait provo­qué dans Man­ches­ter by the Sea. De fait, il reprend ici le reg­istre exténué qui était le sien dans le mélo­drame de Ken­neth Lon­er­gan, auquel il emprunte aus­si son goût pour les vastes tableaux enneigés. Reste que la per­spec­tive d’une rédemp­tion ne con­trarie jamais une prédis­po­si­tion pre­mière au deuil per­pétuel, des flash­backs se chargeant de rap­pel­er que la femme de Dad (Eliz­a­beth Moss) a suc­com­bé au virus qui a épargné leur fille. Ce veu­vage ren­voie à celui de Rooney Mara dans A Ghost Sto­ry, incon­solable à la mort de son com­pagnon, inter­prété par Affleck, pré­cisé­ment. Une fois de plus, son jeu met en crise la mas­culin­ité améri­caine con­tem­po­raine, aux pris­es chez lui avec deux mou­ve­ments con­traires, efface­ment et incar­na­tion, qui trou­vent leur réso­lu­tion dans des accès occa­sion­nels de vio­lence mutique. Dans l’intervalle, ce malaise s’exprime par une dif­fi­culté par­ti­c­ulière à occu­per les lieux, Dad tra­ver­sant ici les demeures aban­don­nées comme un passe-muraille – ou un fan­tôme – inca­pable d’élire rési­dence, à l’image de ces drifters du ciné­ma de Kel­ly Reichardt qui flir­tent avec la mar­gin­al­ité. On se sou­vient de l’appartement en sous-sol de Lee Chan­dler dans Man­ches­ter by the Sea, aux allures de tombeau, où il retour­nait faire acte de con­tri­tion une fois réglés les arrange­ments funéraires de son frère. Light of My Life s’achève de son côté dans une cabane inhab­it­able au fond des bois : un papa lum­ber­jack s’y effon­dre dans les bras de sa fille, seul per­son­nage à avoir ouvert le feu sans hésiter sur l’ennemi, dans une inver­sion des rôles qui entérine l’idée que la femme serait l’avenir de l’homme.