De mémoire de cinéphile, peu de films s’ouvrent sur une scène aus­si pro­fondé­ment dra­ma­tique que le pre­mier quart d’heure des Qua­tre Cav­a­liers de l’Apocalypse. Scène ton­nante, scène furieuse, de celles qui imposent le silence et lais­sent augur­er du pire. Min­nel­li y déploie sa palette de grand cinéaste oscarisé avec une incise mor­dante, un geste aus­si pré­cis que solen­nel : le pre­mier coup de hache qui con­duira au démem­bre­ment d’un arbre généalogique. Mais avant de décrire ce démem­bre­ment, il doit le présen­ter, enrac­iné dans l’Argentine de 1938.

À sa base trône le patri­arche Madaria­ga, riche pro­prié­taire qui, comme tous les patri­arch­es, fricote avec le mythe : tor­rent de vie aux cheveux d’un blanc écla­tant, danseur invétéré, verdeur inépuis­able, quelque chose de trop puis­sant coulant dans ses veines. Il retrou­ve, lors d’une réu­nion de famille, les deux branch­es issues des mariages de ses filles, l’une avec le Français Desnoy­ers, l’autre avec l’Allemand von Har­tott. Or, qu’est-il de plus éloigné, sur un arbre, que l’extrémité de deux branch­es ? Les deux petits-fils de Madaria­ga ne se haïssent pas, mais un fond rival les oppose : Julio (Glenn Ford) est un vain noceur, un homme à femmes per­du dans sa super­fi­cial­ité ; Hein­rich (Karl­heinz Böhm) a lié sa vie au par­ti nazi et en est devenu un jeune dig­ni­taire. L’annonce, à table, de ce ter­ri­ble engage­ment frappe à ce point le patri­arche qu’il en meurt sur le champ, alors qu’une tem­pête à l’extérieur déchaîne les élé­ments. La racine de l’arbre abattue – ce chaînon vers les âges prim­i­tifs d’une lignée – les deux branch­es demeurent seules, face à face, au moment his­torique où l’ouragan nazi s’apprête à défer­ler sur l’Europe. Bien­v­enue quelque part entre Shake­speare et Wag­n­er. MGM, 1961.

Il est fort pos­si­ble que Les Qua­tre Cav­a­liers de l’Apocalypse ne soit, au départ, que le réc­it d’une prise de con­science : celle de Julio qui, de play­boy en car­ton, devient un résis­tant en or, ayant, de par sa posi­tion, ses entrées auprès de l’État-major du par­ti nazi. Mais le film recèle une hypothèse autrement plus exci­tante. À l’issue de ce fatal épisode argentin, Julio, revenu en Europe auprès de ses par­ents et de sa sœur, subi­rait, dans un Paris au bord de l’Occupation, l’expérience de trois rap­ports au monde, tous fon­da­men­taux. Le pre­mier d’entre eux n’est autre que le rap­port amoureux. Julio s’éprend de la femme d’un jour­nal­iste (Ingrid Thulin) et la séduit au moment où ce dernier est req­uis sur le front belge. C’est le rap­port qui implique le plus grand enfer­me­ment. L’inconséquence de Julio s’y trou­ve pleine­ment sat­is­faite. Ici, l’être aimé et le sen­ti­ment indi­vidu­el effacent toute con­science de la com­mu­nauté et des remous plané­taires. Au moment où l’histoire frappe à toutes les portes, le rap­port amoureux est le siège du plus grand égoïsme. Pour Julio, la femme aimée devient vite le refuge le plus sûr, le cen­tre de tous les renon­ce­ments, l’oubli absolu d’une his­toire en marche.

Sa sec­onde expéri­ence du monde, déjà plus vaste, est le rap­port famil­ial. Elle s’ouvre sur une pop­u­la­tion plus nom­breuse et implique une forme de gou­verne­ment min­i­mal, de des­tin com­mun. Lorsque les bottes alle­man­des vien­nent à frôler la tombe du sol­dat incon­nu et défi­lent sur les Champs-Élysées devant un Paris humil­ié, la famille Desnoy­ers se retrou­ve dans une drôle de posi­tion : à la fois envahie en ses ter­res et priv­ilégiée par sa branche alle­mande, les von Hartrott, qui règne désor­mais en maîtresse sur la cap­i­tale. La famille, à la fois prise dans une oppo­si­tion de principe et dévolue à la con­ser­va­tion d’une mémoire com­mune, devient vite le lieu de toutes les com­pro­mis­sions. Son main­tien est mis en dan­ger par l’infiltration du poli­tique et ses rap­ports de dom­i­na­tion. Les Desnoy­ers se voient dès lors con­traints de qué­man­der aux von Hartrott les moyens de con­serv­er leur branche soudée. Encore une fois, cette utopie du foy­er, abri où se pro­téger du monde et de ses agres­sions, est déman­telée par l’histoire en marche. Julio, qui cher­chait jusqu’alors à se recro­queviller dans des bulles de bon­heur autonomes, her­mé­tiques, isolées, est cat­a­pulté vers une troisième forme de rap­port au monde, qu’il décou­vri­ra comme la seule viable : ce rap­port à l’histoire qu’on appelle « l’engagement ».

Pour évo­quer ce dernier rap­port, épargnons-nous les ter­mes d’abnégation, de sac­ri­fice, par trop lit­téraires, alors qu’un court pas­sage du film en traduit par­faite­ment la portée ciné­matographique. Alors qu’il prend con­science qu’il ne peut plus vivre comme avant, ses « bulles » famil­iale et amoureuse ayant éclaté, Julio se rend à une dernière mon­dan­ité, l’une de ces fêtes fiévreuses et bondées que les hauts-gradés nazis se don­nent dans les caves du Paris élé­gant. À l’entrée de la salle, devant un parterre de danseurs en con­tre­bas, Julio observe cette image d’un bon­heur un peu trop hys­térique, sur­chargé, tan­dis qu’apparaissent en surim­pres­sion les images d’archives d’une guerre qui se joue ailleurs, à l’extérieur, sur tous les fronts d’une Europe en sang. Les bom­bardiers décol­lent, les ogives sont lâchées, la terre soulevée par les explo­sions, les fusils crachant leurs rafales. Pour Min­nel­li, le bon­heur est cette image fac­tice qu’on cache dans un coin de ses per­cep­tions, qu’on peut choisir comme refuge mais sans jamais la sépar­er de son revers direct : le cours de l’histoire, les luttes entre les hommes. En dehors de celui-ci, le bon­heur n’est qu’une image mobile du temps per­du, une « occu­pa­tion » à pro­pre­ment par­ler. Le même sen­ti­ment de perte irrémé­di­a­ble gâchait déjà la fête des tous pre­miers plans, lorsque Madaria­ga dan­sait avec son petit-fils Julio dans une fête argen­tine, sur des rythmes endi­a­blés. Un ami ne lui rap­pelait-il pas, en pleines réjouis­sances, de détesta­bles nou­velles d’une Alle­magne pour le dirigeant de laque­lle Hein­rich s’était décou­vert de la fer­veur ? La rela­tion amoureuse entre Julio et Mme Lau­ri­er ne s’épanouit-elle pas aux dépends de son mari, sol­dat puis résis­tant dont on suit la pro­gres­sive dégra­da­tion physique au fur et à mesure que sa femme lui échappe ? Toute fic­tion de bon­heur con­som­mée cor­re­spond à une dégra­da­tion vécue sur un autre font. Elle se mesure en perte, elle équiv­aut à un tas de cadavres ; le bon­heur a une odeur pesti­len­tielle. C’est cette con­science-là qui frappe de plein fou­et Julio et le pousse vers la sor­tie.

L’histoire de Julio est donc l’histoire prousti­enne d’un « Temps Retrou­vé », d’un temps recon­quis sur le gouf­fre des mon­dan­ités, de la per­cep­tion d’un réel qui fait signe, perçant le cœur d’une bulle qui l’exclut. De ces trois cer­cles – con­cen­triques – d’expériences, vécues par Julio, Min­nel­li donne une mise en scène étour­dis­sante, magis­trale, bâtie sur un foy­er d’action sans cesse assail­li par des man­i­fes­ta­tions périphériques (les signes de la lutte), rap­pelant qu’une intéri­or­ité (le bon­heur) ne peut se vivre sans l’expérience de ses lim­ites. Glenn Ford, cet acteur éton­nant, donne à Julio les traits d’un play­boy trop sin­guli­er pour s’avérer com­plète­ment vide, au front trop haut pour ne pas cacher quelque angoisse exis­ten­tielle, quelque mélan­col­ie, aux sour­cils trop fron­cés pour ne pas douter de sa triste légitim­ité, à la lèvre trop incurvée pour ne pas retenir plus de mots qu’il ne saurait en pronon­cer. Cet être inachevé ne trou­vera la voie du bon­heur qu’au prix d’un anéan­tisse­ment, une petite Apoc­a­lypse indi­vidu­elle et famil­iale, prof­i­tant d’un mou­ve­ment mil­i­taire stratégique et déter­mi­nant le des­tin d’une poignée de nations.