Invis­i­ble dans les salles français­es depuis vingt-six ans, le film vam­pirique et saphique de Tony Scott s’offre enfin une nou­velle jeunesse qui tombe plutôt à crocs. L’oc­ca­sion de se ren­dre compte si la fameuse scène d’amour entre Cather­ine Deneuve et Susan Saran­don est aus­si sul­fureuse que le veut la légende et si elle jus­ti­fie à elle seule que ce film “clipé” à souhait soit entré dans le pan­théon des œuvres cultes.

Les Pré­da­teurs fait par­tie de ces films telle­ment rat­trapés par leur légende ou les fan­tasmes qu’ils véhicu­lent que beau­coup en par­lent en oubliant presque qu’ils ne les ont pas vus. En effet, Les Pré­da­teurs, c’est avant tout un for­mi­da­ble coup mar­ket­ing, l’alchimie inat­ten­due entre trois acteurs stars qui s’im­posent rapi­de­ment comme une évi­dence : Cather­ine Deneuve, con­sid­érée par les Améri­cains comme la plus belle femme du monde et qui a obtenu deux ans plus tôt un César pour Le Dernier Métro de François Truf­faut ; David Bowie, le chanteur androg­y­ne qui surfe sur le suc­cès mon­di­al de l’al­bum Let’s Dance ; et enfin Susan Saran­don à l’époque moins con­nue que les deux précé­dents mais déjà remar­quée dans la comédie musi­cale queer The Rocky Hor­ror Pic­ture Show. Tony Scott use de son cast­ing non sans une cer­taine ironie. S’il donne l’impression, dans un pre­mier temps, de n’exploiter que l’image atten­due de ses acteurs (Cather­ine Deneuve n’est jamais allée aus­si loin dans son côté femme à la beauté froide), il se plaît à leur faire pren­dre des risques et à altér­er leur stature. Le moins gâté est sans aucun doute David Bowie qui se voit écarté au milieu du film par le duo féminin, vieil­li et dimin­ué (salu­ons au pas­sage l’ex­cel­lent tra­vail de Dick Smith, surnom­mé “le par­rain des effets spé­ci­aux”, respon­s­able des pro­thès­es de vieil­lisse­ment). Mais Cather­ine Deneuve n’est pas en reste non plus, elle qui se voit oblig­ée, dans un élan presque sadique, d’embrasser son gra­bataire de vam­pire avant de se retrou­ver, la bouche mac­ulée de sang, entourée par les fan­tômes de ses anciens amants.

Non con­tent d’avoir un cast­ing de choc, Les Pré­da­teurs redonnait aus­si du sang neuf à un genre légère­ment à bout de souf­fle : le film de vam­pires. Pre­mière fic­tion de Tony Scott (frère de Rid­ley) avant qu’il ne se four­voie dans des block­busters motorisés (Top Gun, Jours de ton­nerre), Les Pré­da­teurs fai­sait appa­raître à l’écran une nou­velle généra­tion de vam­pires, généra­tion plus spleené­tique que san­guinaire. La rup­ture est d’ailleurs claire­ment annon­cée dès la pre­mière séquence où l’on voit un sosie de David Bowie chanter haut et fort que Bela Lugosi – l’interprète orig­i­nal de Drac­u­la au ciné­ma – est mort. Si le vam­pire “new age” drague tou­jours ses vic­times la nuit – mais en Yves Saint-Lau­rent s’il vous plaît ! – exit ail et dents crochues ! Surtout, il lui est enfin lais­sé la lib­erté de vivre le jour comme en témoigne ce plan cré­pus­cu­laire sur le pont de Brook­lyn qui clôt la pre­mière sor­tie noc­turne des deux héros. Human­isés, les nou­veaux pré­da­teurs ont de fait une con­science beau­coup plus accrue du temps qui ne cesse de les tirailler tout au long du film. Leur immor­tal­ité est même mise en péril – “Est-ce que nous nous aimerons jusqu’à la fin des temps ?” demande John (David Bowie), vam­pire depuis 300 ans, à Miri­am (Cather­ine Deneuve), la femme-vam­pire immortelle, juste avant de décou­vrir qu’il est soudaine­ment frap­pé d’un proces­sus accéléré de vieil­lisse­ment. Cette dégénéres­cence devient le moteur dra­ma­tique puisque c’est elle qui pousse Miri­am à pren­dre con­tact avec Sarah (Susan Saran­don), femme médecin spé­cial­isée dans ce type de patholo­gie, et dont elle va s’éprendre.

On s’en doute, ce n’est évidem­ment pas par son intrigue (tirée d’un roman de With­ley Streiber) que Les Pré­da­teurs brille. Mais qu’importe si la trame est aus­si mince que les cig­a­rettes inces­sam­ment fumées par Deneuve. Tony Scott dilate son his­toire au pos­si­ble pour mieux impos­er son esthé­tique qui reprend tous les codes des “vidéo-clips”, alors à leurs bal­bu­tiements : mon­tage rapi­de qua­si sub­lim­i­nal ou au con­traire valses de ralen­tis (dual­ité qui traduit l’opposition entre les immor­tels et les vam­pires aux des­tins éter­nels), trav­el­lings inces­sants, lumière dif­fuse, clairs obscurs tranchés, rideaux qui volent au vent avec lâchés de blanch­es colombes. Et tant pis si ce par­ti pris esthé­tique tranché qui frôle par­fois le kitsch ou l’over­dose visuelle fait hériss­er le poil des réfrac­taires à tout ce qui s’é­carte d’un cer­tain clas­si­cisme Hol­ly­woo­d­i­en. Le but est clair, il faut sus­citer en nous le plaisir de l’im­age dans un rap­port dés­in­téressé et qua­si­ment éro­tique. Pour Tony Scott (et comme sûre­ment pour un cinéaste musi­cien comme Lau­rent Bou­ton­nat), le mon­tage n’est plus tant ques­tion de sens qu’af­faire de rythme ou d’af­fect et la musique joue for­cé­ment une place prépondérante. Motif inté­gré dans l’his­toire (Miri­am et John don­nent des cours de musique), les mélodies don­nent corps à une caméra musi­cale capa­ble d’épouser les moin­dres mod­u­la­tions du Trio de Schu­bert (que l’on peut égale­ment enten­dre dans Bar­ry Lyn­don) ou du Gibet de Rav­el. La musique (clas­sique) a égale­ment une fonc­tion mémorielle capa­ble de réveiller chez John les sou­venirs de sa vie de lib­ertin dans l’ère des Lumières avant que cet âge d’or passé soit rat­trapé par la musique (con­tem­po­raine) toute en notes syn­thé­tiques et assour­dis­santes qui son­nent comme un omen. Car comme le veut la célèbre dual­ité entre l’Eros et le Thanatos, la musique est aus­si bien por­teuse de mort (c’est la tache de sang qui appa­raît en surim­pres­sion sur une par­ti­tion lorsque John tue la jeune élève) que vecteur d’innamora­men­to. Dans la célèbre scène de séduc­tion entre Cather­ine Deneuve et Susan Saran­don, les deux femmes se parta­gent l’é­ten­due du Scope mais ne se regar­dent pas. Deneuve est au piano et joue un thème extrait de l’opéra de Delibes Lak­mé : “C’est une his­toire d’amour ?” demande Saran­don, les cheveux courts et le cos­tume d’homme. “Je vous l’ai dit, elle est chan­tée par deux femmes” répond Deneuve imper­turbable. “On dirait une chan­son d’amour.” Et Deneuve de dire, avant d’honor­er sa parte­naire : “Alors, c’en est une.”

La scène de sexe entre Deneuve et Saran­don a suf­fi à faire la répu­ta­tion du film. Cather­ine Deneuve y acquit au pas­sage son statut d’icône les­bi­enne (qu’elle s’est plu à entretenir chez André Téch­iné ou chez François Ozon) et un mag­a­zine améri­cain homo améri­cain s’est même payé le luxe de s’ap­pel­er Deneuve avant d’être débap­tisé pour util­i­sa­tion marchande du patronyme de l’ac­trice. Avec le temps, ce pas­sage plus qu’osé pour l’époque (il faut voir avec quelle ardeur Deneuve mordille les tétons de Saran­don) a pris un côté porno chic suran­né qui provo­quera, selon l’humeur, un frétille­ment éro­tique ou un léger sourire devant ce trop plein de kitsch que l’on imag­in­erait bien dans une pub pour Dim. Quoi qu’il en soit, en inté­grant cette dimen­sion homo­sex­uelle au film, Tony Scott n’in­vente rien. Il ne fait que s’in­scrire dans la tra­di­tion des his­toires de vam­pires qui, dès Drac­u­la, ne cessent de jouer avec une homo­sex­u­al­ité plus ou moins latente, sou­vent expres­sion d’un fan­tasme mas­culin plus que d’une réelle réflex­ion pro­gres­siste. La seule dif­férence, comme le sug­gère Benoît Gau­ti­er, c’est que Tony Scott ne donne plus une image totale­ment névrosée et refoulée de la les­bi­enne comme Hol­ly­wood se com­plai­sait à le faire (à com­mencer par la gou­ver­nante dans Rebec­ca d’Al­fred Hitch­cock). Le dernier plan où Susan Saran­don, dev­enue vam­pire, embrasse une femme avant de con­tem­pler, pais­i­ble, le soleil se lever sur New-York peut même être lu comme une vic­toire de l’homosexualité assumée. Et l’on com­prend en quoi le mes­sage avait de quoi touch­er la com­mu­nauté gay et les­bi­enne, surtout au début des années 1980.

Dans ce film en phase à son époque, beau­coup de cri­tiques voient égale­ment une allé­gorie du la mal­adie mortelle qui, en 1983, venait d’être offi­cielle­ment nom­mée Sida. Le dépérisse­ment subit du per­son­nage incar­né par David Bowie, l’in­com­préhen­sion des médecins, l’ob­ses­sion du sang qui appa­raît en insert lors de la scène d’amour entre Deneuve et Saran­don expri­ment ce sens souter­rain qui oblige le spec­ta­teur à grat­ter der­rière la sophis­ti­ca­tion de la mise en scène. Jouant sans cesse avec les lim­ites, met­tant en dan­ger son trio de stars dans un film à l’esthé­tique rock, sexy et choc, Les Pré­da­teurs a été un échec cuisant mal­gré sa présen­ta­tion hors com­péti­tion à Cannes. Vingt-six ans après, ayant quand même inspiré une série TV, le mythe s’est forgé et, si le film est légère­ment sures­timé, on ne peut qu’être frap­pé par son culot et sa moder­nité surtout lorsque l’on voit aujourd’hui des pro­duc­tions aus­si insipi­des et frileuses que Twil­light…