Devant Les Linceuls, on est un peu comme Karsh (Vin­cent Cas­sel) con­tem­plant, à l’aide d’un écran incrusté dans une stèle funéraire et d’une appli­ca­tion dernier cri, la dépouille de son épouse qui gît six pieds sous terre. David Cro­nen­berg joue ouverte­ment la carte de la mise en abyme – en témoigne la façon dont Cas­sel emprunte au cinéaste sa coupe de cheveux –, pour son­der de manière trou­blante le deuil de sa pro­pre femme, Car­olyn Zeif­man, décédée en 2017. Si le suaire tech­nologique ren­voie au film, le cadavre qu’il enveloppe serait le ciné­ma de Cro­nen­berg lui-même, qui atteint ici un stade de décom­po­si­tion ter­mi­nal. L’idée pour­rait être très belle, dans sa façon de procéder à une mise à nu jusqu’au-boutiste (cf. l’ouverture, l’une des rares scènes réussies), mais l’épure a tout de même bon dos : le film est à l’image des cadavres qu’il met en scène, réduits à des tas d’os décharnés mais ser­tis de petits arte­facts numériques (des sim­ili-tumeurs qui ser­vent de point de départ à une enquête fumeuse et con­fuse). Car Cro­nen­berg ne filme au fond plus que les restes anémiés de son imag­i­naire. Le régime formel prin­ci­pal du film est celui de la con­ti­nu­ité dia­loguée, mise en boîte de manière fonc­tion­nelle et agré­men­tée d’images numériques en tout genre (ordi­na­teurs, télé­phones, GPS, etc.). L’approche est tau­tologique : si la mise en scène est vide, c’est parce qu’elle s’attelle à fig­ur­er des limbes numériques déser­tiques ; si le réc­it est nébuleux, c’est parce qu’il pein­turlure le monde con­tem­po­rain en roy­aume de la post-vérité (les théories com­plo­tistes qu’échafaudent les per­son­nages), de la post-chair et des images vidées de sub­stance.

Il y a pour­tant encore quelques lam­beaux à extir­p­er de ce corps malade qu’est devenu le ciné­ma de Cro­nen­berg. On dirait que le film n’a été tourné que pour une poignée de frag­ments plus inspirés, comme les appari­tions du fan­tôme de Bec­ca, l’épouse morte de Karsh, qui revient le hanter dans des séquences spec­trales entre le cauchemar et le rêve éro­tique. À cet endroit, quelque chose s’éveille un peu, un alliage de tristesse et de désir ravivé, un résidu de char­nal­ité dont émane une mélan­col­ie. Comme dans Les Crimes du futur, à peine moins squelet­tique, c’est l’ultime plan qui sauve in extrem­is le film de l’anecdotique : entre le songe et le réel, Les Linceuls touche alors du doigt une jouis­sance mor­tifère, en se volatil­isant dans l’éther des nuages comme la bar­que de Charon s’enfonce dans les eaux brumeuses du Styx.