La sor­tie l’an dernier de Pas­sion sim­ple et de L’Événe­ment a per­mis de con­stater à quel point les réc­its « auto-socio-biographiques »[1] d’An­nie Ernaux sont des défis lancés à l’adap­ta­tion ciné­matographique. Out­re les lim­ites des dis­posi­tifs choi­sis par les réal­isatri­ces Danièle Arbid et Audrey Diwan (voir les textes qui leur ont été con­sacrés sur Critikat), force est de con­stater que la voie doc­u­men­taire emprun­tée par Les Années Super‑8 sem­ble a pri­ori plus proche de l’univers de l’écrivaine – ne serait-ce que parce qu’elle en est la coréal­isatrice, aux côtés de son fils David Ernaux-Briot. La redé­cou­verte des films ama­teurs de Philippe Ernaux, point de départ du pro­jet, n’est d’ailleurs pas sans évo­quer la genèse des Années (2008) et de Mémoire de fille (2016), deux ouvrages où de vieilles pho­togra­phies sur­gies du passé don­naient l’im­pul­sion d’une enquête mémorielle sur le poids des injonc­tions sociales. Depuis la pub­li­ca­tion de La Place en 1984, l’écrivaine n’a eu de cesse de dress­er un état des lieux des con­di­tion­nements à l’œu­vre sur les corps minori­taires (les pro­lé­taires, les tran­sclass­es, les femmes). Dans Les Années Super‑8, la caméra se révèle à cet égard un out­il d’analyse pré­cieux, puisque le fige­ment des atti­tudes et des sil­hou­ettes à un moment don­né de leur his­toire invite à recon­stituer, par le truche­ment de l’écri­t­ure, la « vision d’un monde »[2] inac­ces­si­ble si l’on s’en tient à la sur­face des images. Le com­men­taire réc­ité par Ernaux, en pro­longe­ment de sa pro­pre œuvre lit­téraire, vise dès lors à restituer la con­science de quelques êtres chers par l’exégèse de détails prosaïques. Der­rière cet ensem­ble de signes dis­parates se révè­lent alors les non-dits d’ex­is­tences anonymes, mais aus­si les fer­ments de drames à venir : ce qui pointe ici, sous les images d’un bon­heur unanime, tournées en vacances au Maghreb, en Espagne ou en Char­ente, c’est toute l’in­sat­is­fac­tion d’une prof de let­tres à l’aube d’une car­rière d’écrivaine, pressée d’en finir avec un mariage qui s’en­lise.

Bruits de fond

En se don­nant l’ap­parence de la spon­tanéité, les scènes de com­plic­ité famil­iale jet­tent le dis­crédit sur la sincérité des images, ain­si que le souligne une intu­ition bril­lante d’Er­naux, qui décrit l’at­ti­tude de ses enfants sous l’œil de la caméra, trop joviale pour n’être pas sus­pecte, comme un « hap­pen­ing théâ­tral per­ma­nent ». Reste que ce pas­sage mon­tre aus­si l’un des prin­ci­paux défauts du doc­u­men­taire, à savoir la dichotomie per­ma­nente entre la voix de l’écrivaine et le traite­ment des images – du pre­mier au dernier plan, seul le dis­cours d’Er­naux apporte un con­tre­poids au spec­ta­cle d’une liesse sans fin et plus ou moins feinte. On aurait pu espér­er que la mise en scène embrasse davan­tage l’hori­zon sémi­ologique et cri­tique pro­pre au réc­it ernausien ; au con­traire, le mon­tage sem­ble trop sou­vent aléa­toire, entre respect pour l’in­tégrité des archives et styl­i­sa­tion soudaine (cf. le mon­tage par­al­lèle entre une cor­ri­da et une pro­ces­sion religieuse en l’hon­neur de la Vierge Marie). Le choix récur­rent d’une musique doucereuse et d’un sound design « immer­sif » (nappes éthérées, omniprésence des sons d’am­biance) donne d’ailleurs un aspect résol­u­ment con­fort­able à l’ensemble : on se coule un peu trop facile­ment dans cette explo­ration exo­tique et vin­tage, au risque qu’elle ne sus­cite plus grand chose, ni engoue­ment ni malaise. Peut-être est-ce là une manière de restituer l’é­tat de quié­tude sat­is­faite de la famille Ernaux, à l’orée de son ascen­sion sociale ? C’est aus­si man­quer toute la portée réflex­ive de l’œu­vre ernausi­enne pour s’en tenir à sa sur­face cos­mé­tique, la resti­tu­tion détail­lée de l’am­biance d’une époque.

Une ques­tion reste alors en sus­pens : com­ment l’écrivaine est-elle par­v­enue à man­quer sa tran­si­tion vers le sep­tième art ? En regar­dant le générique de fin, on peut hasarder une hypothèse : là où l’activité soli­taire de l’écriture et la maîtrise patiente du style lui per­me­t­tent d’ex­ercer un plein empire sur le fonc­tion­nement de sa pro­pre mémoire, on gagera que la dimen­sion col­lec­tive des Années Super‑8 (rap­pelons que le film est réal­isé à six mains) a entravé l’impératif de rigueur qui fait habituelle­ment le sel de son écri­t­ure.

Notes

Notes
↑1 Ce qual­i­fi­catif, inven­té par l’écrivaine, vise à restituer la dimen­sion con­sti­tu­tive des déter­min­ismes soci­aux dans la genèse de l’autobiographe.
↑2 Annie Ernaux, La Place, Folio, p. 52.