Pourquoi rêvons-nous de fouler le som­met d’une mon­tagne ? C’est la ques­tion que pose en creux le célèbre man­ga Le Som­met des Dieux, créé par Jirô Tani­gushi et Baku Yumemaku­ra au début des années 2000, qui explo­rait par l’image cet incroy­able pou­voir d’attraction. Ter­ri­toires célestes et jardins des divinités de la mytholo­gie antique jusqu’aux croy­ances mod­ernes[1], la mon­tagne est le paysage sacral­isé par excel­lence, sus­ci­tant crainte et dévo­tion, d’abord par ce qu’elle dis­simule à notre vue : il s’agit, pour celui qui la con­tem­ple, d’appréhender sa mon­u­men­tal­ité et de démêler ses lignes com­plex­es. Dans Le Som­met des Dieux, où des alpin­istes japon­ais obsédés par la con­quête de l’Everest mul­ti­plient les expédi­tions pen­dant plusieurs décen­nies, l’alpinisme est moins une affaire d’exploits sportifs que l’expression d’une volon­té de s’élever pour regarder ce que per­son­ne n’a jamais vu. Le réc­it, dans le man­ga comme dans le film de Patrick Imbert, prend pour point de départ l’appareil pho­to per­du de George Mal­lo­ry, pre­mier alpin­iste à avoir, peut-être, atteint le som­met de l’Everest en 1924 : puisque sa sil­hou­ette a été aperçue une dernière fois peu avant le som­met, et que son corps n’a jamais été retrou­vé, seule cette pel­licule est en mesure de prou­ver sa réus­site. Une image man­quante retrou­vée soix­ante-dix ans plus tard par le mys­térieux et obstiné Habu Jôji, gloire déchue de l’alpinisme japon­ais sur les traces desquelles part le pho­tographe de mon­tagne Fuka­machi Mako­to, autant mu par le désir de percer le mys­tère Mal­lo­ry que par celui de racon­ter le par­cours du fasci­nant Habu.

Voir et racon­ter, c’est cela, vain­cre une mon­tagne. Que le cinéaste français ait su capter ce qui irrigue en pro­fondeur l’œuvre orig­inelle fait déjà de son adap­ta­tion une belle réus­site. Face à l’ampleur de la bande dess­inée, la réponse ciné­matographique parait pour­tant, de prime abord, un peu timide. Patrick Imbert réduit notoire­ment le scé­nario fleuve du man­ga pour mieux se focalis­er sur la quête de Fuka­machi qui le mène jusqu’aux pentes de l’Everest. Ce choix nar­ratif se dou­ble d’une retenue dans la mise en scène gou­vernée, sem­ble-t-il, par le désir de ramen­er l’œuvre à son essence con­tem­pla­tive et médi­ta­tive. Le cinéaste s’en tient à une tech­nique d’animation en 2D — résis­tant à l’envie de « pénétr­er dans l’image »[2] et de jouer avec le vide et le ver­tige —, et reprend le trait réal­iste et épuré de Taniguchi, presque une ligne claire à laque­lle des effets de par­al­laxe insuf­flent une légère pro­fondeur. Là où le man­ga, par la con­fig­u­ra­tion de ses planch­es et son découpage sac­cadé, don­nait de la ver­ti­cal­ité et un rythme soutenu à l’action, Patrick Imbert assume un cer­tain aplanisse­ment et ralen­tisse­ment de celle-ci, priv­ilé­giant des lents mou­ve­ments de caméra hor­i­zon­taux.

Chemin intérieur

Le mon­tage sem­ble par là imbibé du calme et de la lenteur qu’impose la présence de la mon­tagne, seule­ment per­tur­bées par les pas­sions humaines. Lorsque le jeune Habu racon­te avec fer­veur ses exploits à son futur rival Hase Tsu­neo[3], c’est tout le décor urbain de Tokyo qui se met à bouil­lon­ner, ce que fig­ure un bruyant et lumineux pas­sage de métro recou­vrant la dis­cus­sion. Dans la tra­di­tion du roman­tisme pic­tur­al du XIXe siè­cle, Cas­par David Friedrich en tête, le paysage vient fig­ur­er l’humeur de l’Homme : cet état de pléni­tude avec les élé­ments est ici l’objet d’une lutte pour les pro­tag­o­nistes. Les séquences d’ascension s’ouvrent à plusieurs repris­es sur de longs plans fix­es jouant des jeux d’échelles et per­dant ces per­son­nages minus­cules dans l’immensité des façades de pierre. Le film se fait alors le réc­it du chem­ine­ment intérieur qui va per­me­t­tre aux héros, sinon de domin­er leur sujet, tout du moins d’habiter pleine­ment cet espace, de faire corps avec lui. À plusieurs repris­es, le relief pose de véri­ta­bles dilemmes moraux et exis­ten­tiels que le cinéaste saisit dans des plans larges, à l’intérieur desquels l’image sem­ble l’émanation de l’état psy­chique des grimpeurs. Il en va ain­si du choix cornélien auquel est con­fron­té Habu au cours d’une escalade : por­tant le poids de sa cul­pa­bil­ité à venir, celui de son jeune com­pagnon sus­pendu dans le vide et con­damné, il ne peut se résoudre à couper la corde qui les lie. L’ascension des héros est ain­si représen­tée dans un enchaine­ment d’images qui sont autant de pro­jec­tions men­tales : les lignes de crêtes sur lesquelles les héros marchent entre ombre et de lumière, ces labyrinthes de pierre dans lesquels ils se per­dent, jusqu’à cette séquence cauchemardesque où la mon­tagne sem­ble avaler l’alpiniste qui s’approche trop près de son som­met.

Au-dessus de la mêlée, l’Everest est tout du long représen­té par un plan loin­tain, en plongée : comme une icône dom­i­nante, inat­teignable et donc fan­tas­mée. L’issue du chemin est d’autant plus belle que le mou­ve­ment et la pro­fondeur de champ vient enfin libér­er le regard et accom­plir le rêve éveil­lé des héros : par­courir le som­met du monde, fouler enfin la terre des dieux.

Notes

Notes
↑1 L’alpinisme né en 1492 en France quand Antoine de Ville, mis­sion­né par le roi, réus­si l’exploit de mon­ter au som­met du Mont Aigu­ille à l’aide d’échafaudages et d’échelles. Il était alors admis que la prairie som­mi­tale qui domine ce mont en forme de dent abri­tait le jardin d’Éden.
↑2 Nous emprun­tons l’expression à Julien Abadie, qui, dans un entre­tien accordé à Critikat, dis­tin­guait l’animation occi­den­tale et japon­aise dans son rap­port aux mou­ve­ments de caméra. La japanime oppose tra­di­tion­nelle­ment une approche « abstraite et sur­facique » à cette volon­té occi­den­tale de plonger dans l’intérieur de l’image. Le Som­met des Dieux s’inscrit pleine­ment dans cette pre­mière tra­di­tion.
↑3 Le per­son­nage du rival d’Habu, très impor­tant dans la bande dess­inée, n’apparaît ici que dans quelques séquences. Le thème de la com­péti­tion qui ani­me aus­si ces alpin­istes est sac­ri­fié dans le film au prof­it de la rela­tion entre le grimpeur et la mon­tagne.