Il fut un temps où Dis­ney avait une poli­tique implaca­ble pour la ressor­tie de ses clas­siques[1]. L’ère du DVD et du télécharge­ment a com­plète­ment changé la donne. La 3D arrive-t-elle comme le messie ? En tous cas, elle se présente comme un argu­ment mar­ket­ing suff­isant (à défaut d’être artis­tique­ment con­va­in­cant) pour jus­ti­fi­er la reprise sur grand écran de quelques clas­siques du stu­dio, à l’image du Roi Lion, ode à la nature et aux grands espaces qui avait déjà eu les hon­neurs d’une réédi­tion en IMAX.

Quar­ante-troisième film des stu­dios Dis­ney, Le Roi Lion est leur dernier gros suc­cès en ani­ma­tion tra­di­tion­nelle, le chant du cygne d’une décen­nie entamée par La Petite Sirène et qui, avec La Belle et la bête ou encore Aladdin, a signé le renou­veau du stu­dio. Fort de sa pop­u­lar­ité, le film a eu égale­ment le droit a deux séquelles (sor­ties directe­ment en DVD) et à une série TV cen­trée autour de Tim­on et Pum­baa. Il fut aus­si, bien sûr, adap­té en comédie musi­cale à Broad­way avant de faire le tour du monde.

Pour­tant, Le Roi Lion ne répondait pas for­cé­ment à la for­mule mag­ique du stu­dio qui com­mençait à faire ses preuves. À com­mencer par l’histoire qui est qua­si­ment inédite. Même si l’on y trou­ve des réminis­cences de «Ham­let» ou encore du man­ga japon­ais Le Roi Léo (ce qui a été l’objet d’une forte polémique, car Dis­ney ne l’a jamais ouverte­ment recon­nu), c’est l’une des rares fois où le stu­dio n’adapte pas un con­te ou un livre pour enfant. Le risque com­mer­cial et artis­tique était là. Et même si Dis­ney croy­ait beau­coup au pro­jet (d’abord inti­t­ulé The King of Jun­gle), on ne compte pas les réécri­t­ures du scé­nario, les mul­ti­ples pro­jec­tions tests et les mois de retard pris dans la réal­i­sa­tion.

Le Roi Lion est aus­si le pre­mier dessin ani­mé Dis­ney à met­tre au ban les humains et à jouer entière­ment la carte de l’anthropomorphisme (Le Livre de la jun­gle, par exem­ple, restait cen­tré autour de Mowgli, le petit d’homme). Les car­ac­tères des ani­maux y sont, pour autant, très bien défi­nis et facile­ment trans­pos­ables, à l’image des fables de La Fontaine. À com­mencer par Scar qui trou­ve sans prob­lème sa place par­mi les meilleurs méchants du stu­dio. Il est la par­faite allé­gorie du dic­ta­teur, avec toute l’ambiguïté inhérente au per­son­nage, comme en témoigne la chan­son Be Pre­pared qui reprend les codes esthé­tiques de la pro­pa­gande nazie. On pense égale­ment à Tim­on et Pum­baa. Par leur côté Lau­rel et Hardy, ils ren­voient aux duos de bud­dies qui font les grandes heures de la comédie améri­caine tra­di­tion­nelle. La crédi­bil­ité des per­son­nages tient aus­si de l’excellent cast­ing de voix (Jere­my Irons, Matthew Brod­er­ick, Whoopi Gold­berg, Rowan Atkin­son, James Earl Jones en tête dans la ver­sion orig­i­nale). Grâce à cette toute-puis­sance du règne ani­mal, le film peut ain­si se per­me­t­tre d’aborder de manière frontale des sujets plus adultes. La réflex­ion poli­tique, quoique for­cé­ment un peu dém­a­gogique, a au moins le mérite de met­tre en avant les méfaits des luttes de pou­voir et surtout leurs per­spec­tives écologiques sur la con­ser­va­tion des ter­res. Mais c’est surtout dans la rela­tion entre Sim­ba et son père, que le film se mon­tre le plus beau et con­va­in­cant. Con­traire­ment à Bam­bi qui lais­sait la mort de la mère en hors-champ, la mort de Mufasa est mon­trée de plein fou­et lors d’une séquence tech­nique­ment spec­tac­u­laire. À la forte émo­tion que sus­cite cet épisode, se sura­joute l’injustice dont est vic­time son fils, Sim­ba, accusé par Scar de l’accident et con­traint à l’exil. Comme dans beau­coup de films Dis­ney (et Pixar), le moteur nar­ratif devient la quête du per­son­nage prin­ci­pal. Ici, Sim­ba devra appren­dre à assumer son sang roy­al pour se voir restituer son pou­voir, tout en com­posant avec son exclu­sion arbi­traire et la douleur du deuil.

Musi­cale­ment, enfin, Le Roi Lion se détache aus­si des dernières habi­tudes du stu­dio. En prenant un com­pos­i­teur venu du monde de la pop – Elton John – pour écrire les chan­sons, Dis­ney s’émancipe un peu de la couleur «Broad­way» des dernières par­ti­tions d’Alan Menken (le stu­dio réitér­era ce par­ti pris en prenant Phil Collins pour Tarzan). Il y avait très cer­taine­ment la volon­té d’avoir une ambiance moins lyrique et plus en phase avec l’univers du film, en somme quelque chose de plus rock et de plus eth­nique. À ce niveau, Elton John a par­faite­ment rem­pli le cahi­er des charges et a livré une série de tubes, de The Cir­cle of Life en pas­sant par le tableau déli­rant I Just Can’t Wait to Be King, que l’on dirait sor­ti du Douanier Rousseau, sans oubli­er la célèbre balade Can You Feel the Love Tonight. Ren­dons égale­ment jus­tice à Hans Zim­mer qui, lui, a signé la musique non chan­tée du film.

À revoir Le Roi lion aujourd’hui, on aurait pu crain­dre le dessin un peu ringardisé par les prouess­es tech­niques aux­quelles nous ont habitués Pixar et Dream­Works. À ce niveau, le film n’a pas trop mar­qué le poids des années. À croire que rien ne résiste aux rois de la jun­gle. Il faut dire qu’esthé­tique­ment, Le Roi Lion met­tait déjà le paquet pour l’époque. S’il n’y avait qu’une scène à garder, cela serait évidem­ment l’ouverture, tout en crescen­do, sur The Cir­cle of Life. Extrême­ment bien con­stru­ite, on y voit tout le soin apporté par les dessi­na­teurs du film à repro­duire les ani­maux et les décors, notam­ment par un tra­vail minu­tieux sur les arrière-plans et les couleurs (pour l’anecdote, les équipes artis­tiques ont été envoyées plusieurs mois en Afrique pour faire des cro­quis et s’imprégner du cadre). Cette entrée en matière spec­tac­u­laire mon­tre aus­si, une fois n’est pas cou­tume, la lib­erté d’écriture filmique dont jouit le ciné­ma d’animation par rap­port au ciné­ma tra­di­tion­nel. Cer­tains effets de trav­el­ling ou des place­ments de caméras seraient tout sim­ple­ment impos­si­bles dans des con­di­tions réelles. Le Roi Lion n’est pas avare en morceaux de bravoure de ce type. On a ain­si évo­qué plus haut la séquence de la mort de Mufasa qui mixe dessins tra­di­tion­nels et ani­ma­tion assistée par ordi­na­teur. De fait, devant cet éta­lage de belles images, on attendait beau­coup de la 3D. Mis à part quelques effets de pro­fondeur et une meilleure immer­sion, le relief devient vite anec­do­tique et mon­tre une fois encore les lim­ites du procédé quand le film n’a pas été pen­sé en 3D au moment du tour­nage (comme ce sera le cas avec Raiponce). Pas de quoi rugir d’émerveillement donc. Mais il reste quand même le plaisir nos­tal­gique de redé­cou­vrir (ou faire décou­vrir aux nou­velles généra­tions), l’un des derniers grands clas­siques de l’animation tra­di­tion­nelle.

Notes

Notes
↑1 Le stu­dio ne pro­po­sait ses films en VHS que sur une durée lim­itée pour pou­voir les exploiter de nou­veau en salles.