L’aube du mil­lé­naire fut pour Pixar l’avènement d’un âge d’or : des films d’une ambi­tion esthé­tique alors inédite en images de syn­thès­es, depuis les mou­ve­ments aqua­tiques de Nemo jusqu’au pho­toréal­isme pous­siéreux de WALL‑E en pas­sant par la plas­tique gas­tronomique de Rata­touille ; égale­ment des films puis­sam­ment orig­in­aux et d’une suc­cu­lente diver­sité, muets, par­lants, regorgeant de per­son­nages de tous types, comme un pied de nez à la répéti­tiv­ité du block­buster jeune pub­lic ; enfin des films « adultes » (le mot est un peu fourre-tout), comme on aime en mon­tr­er à ces enfants qu’il faudrait arrêter de pren­dre pour des billes, et comme on aime du coup en regarder nous-mêmes. WALL‑E, mal­gré la recon­nais­sance con­nue par le film, a cer­taine­ment fer­mé la dernière page de cet âge d’or. L’attente générée par les sor­ties Pixar, gon­flée de film en film et déraisonnable­ment engrais­sée par une vaste cam­pagne de teas­ing, ne pou­vait plus qu’éclater : le robot fut d’ailleurs intro­duit comme une sorte de héros ultime du stu­dio, et en fut ain­si le phénix. Pour­tant depuis, les pro­duc­tions d’Emeryville n’ont pas été for­cé­ment moins bonnes : Là-haut, Rebelle et surtout Toy Sto­ry 3 furent de belles réus­sites. Il n’en reste pas moins que ce retour à une cer­taine sérénité des sor­ties, ce calme après la tem­pête, a un goût de par­adis per­du. Par­adis avec lequel le stu­dio cherche régulière­ment à renouer : avec des suites, comme celles de Toy Sto­ry, de Cars, de Mon­stres & Cie, ou encore avec des ressor­ties, comme c’est aujourd’hui le cas.

Reconquête de l’éden

C’est une tour­nure assez ironique dans l’histoire du stu­dio, que celle qui le voit con­traint à vivre et per­dre un âge d’or puis chercher à le retrou­ver, puisqu’il s’agit du fonde­ment même de toutes les his­toires que Pixar a racon­tées depuis le début de son exis­tence. La cham­bre d’Andy, la rou­tine de Mon­s­trop­o­lis sont autant de cocagnes pris­es d’assaut par les rigueurs du monde réel : le vil­lage sous la mer de Nemo en serait une autre, à ceci près qu’elle est endeuil­lée. L’éden est de courte durée dans Le Monde de Nemo : il est déjà meur­tri par le deuil d’une mère. Le con­te aqua­tique d’Andrew Stan­ton est cer­taine­ment la pro­duc­tion Pixar la plus triste : il y a, dès le départ, une cica­trice indélé­bile. Marin (rocailleux Albert Brooks, pour la ver­sion française il fau­dra se con­tenter de Franck Dubosc) et Nemo, pré­maturé­ment séparés, vivront deux voy­ages ini­ti­a­tiques par­al­lèles : celui d’un père, très vite affublé d’un enfant de sub­sti­tu­tion, l’amnésique Dory qui lui appren­dra à lâch­er la bride ; celui d’un fils qui, tout crâne qu’il est, a lui aus­si besoin de se faire vio­lence pour pren­dre sa lib­erté. Deux ver­sants d’un virage trau­ma­tique, la rup­ture du cocon famil­ial, s’alternent en une série de mis­es au défi de soi, d’expériences intime­ment rudes : au-delà de la pour­suite physique, il y a dans l’air (dans l’eau) quelque chose de l’ordre du pas­sage obligé, comme si père et fils ne devaient finale­ment se retrou­ver qu’après avoir expul­sé pour de bon ces vieux démons.

Et pour un voy­age intérieur, quel élé­ment plus houleux, plus vivant que l’océan ? La pat­te Pixar trou­ve dans le grand bleu un ter­ri­toire sans fron­tières d’une richesse prodigieuse, où s’exprime pas­sion­né­ment l’imagination prover­biale du stu­dio. C’est égale­ment un espace démesuré­ment étranger, aux vol­umes inédits : plus vrai­ment de haut ni de bas, ni de pesan­teur, ni d’unité d’échelle. Les per­son­nages sont tour à tour immenses et minus­cules, de l’hippocampe à la baleine. Dans ce ter­ri­fi­ant pays des mer­veilles, pas d’anthropomorphisme rouil­lé à la Dream­Works (qui sor­tait peu après Gang de requins : n’en par­lons plus…) : le bes­ti­aire fait du film un véri­ta­ble train fan­tôme. L’eau engour­dit les mou­ve­ments, retient la lumière, baigne cer­taines scènes d’un par­fum cauchemardesque (l’arrivée de Nemo dans l’aquarium, ou encore la séquence des médus­es).

À savoir si la ressor­tie s’imposait ? Pas franche­ment oublié, Nemo reste une des plus grandes réus­sites d’Emeryville. Andrew Stan­ton a su faire de son his­toire de traque un boulever­sant apo­logue sur la rup­ture famil­iale. Plus dur, plus adulte (le véri­ta­ble héros, c’est Marin) que les autres titres du stu­dio, il n’a peut-être d’égal que Toy Sto­ry 3 dans l’ampleur des ques­tions qu’il soulève, tout en comp­tant par­mi ses plus ambitieux suc­cès esthé­tiques. En marge de l’évident argu­ment économique, c’est un retour sur un des grands films d’animation de ce début de siè­cle qui nous est pro­posé. Dans le même temps, si ce n’est pour Mon­stres Acad­e­my (prévu en juil­let), un vent de nou­veauté souf­fle enfin sur le line-up du stu­dio : trois pro­jets orig­in­aux en développe­ment. Nemo appa­raî­tra alors comme un touchant con­tre­point à la façon dont Pixar sem­ble enfin se libér­er de l’emprise de ce vieil âge d’or.