Le mash-up décou­vert la semaine dernière entre le son de la bande-annonce du Hob­bit et des images des Goonies n’a rien d’innocent : il cristallise cer­taine­ment les aspi­ra­tions du retour de Peter Jack­son à l’œuvre de J.R.R. Tolkien. Le Hob­bit, d’une façon ou d’une autre, a voca­tion à entr­er presque dès sa sor­tie dans un pan­théon du grand diver­tisse­ment ; il est fait pour inté­gr­er le cat­a­logue du ciné­ma de chevet, du film de dimanche soir et des soirées d’hiver, qu’une généra­tion fétichise et intè­gre à son imag­i­naire. Le Seigneur des Anneaux, qu’on l’apprécie ou non, a généré un lot démesuré de repris­es con­tre-cul­turelles, de pro­longe­ments par­o­diques ou hagiographiques, en tout cas une véri­ta­ble sec­onde vie, sans par­ler des acteurs qu’il a mar­qués au fer rouge (Sean Bean). On perçoit aujourd’hui l’envie d’égaler le statut. Ou du moins, même sans inten­tion man­i­feste, la capac­ité du film à endoss­er ce rôle[1].

Remake fantôme du Seigneur des Anneaux ?

Devenir un nou­veau fétiche en imi­tant le précé­dent, c’est la mau­vaise piste que prend par­fois Jack­son. Les appels du pied sont légion. L’exemple du papil­lon est sai­sis­sant : le motif ne peut fonc­tion­ner que par référence pour rem­plir son rôle (l’annonciateur des Aigles). Ce n’est pas comme ça que Le Hob­bit peut pren­dre son autonomie… Ces mau­vais­es idées restent rares, néan­moins le film épouse étrange­ment la struc­ture nar­ra­tive de La Com­mu­nauté de l’anneau : intro­duc­tion en forme de rap­pel his­torique (certes épous­tou­flante), simil­i­tude des étapes de la quête, excusée par la prox­im­ité des matéri­aux orig­inels mais entretenue par des ajouts. Pour­tant, ressem­bler au Seigneur des Anneaux, c’est exacte­ment ce que Jack­son doit éviter de faire. La trilo­gie de Tolkien est une saga épique. Le point de vue s’y trou­ve extrême­ment mobile, très omni­scient, embras­sant un monde dont on sem­ble con­naître la com­plé­tude. Le cœur n’y est pas à l’exploration gour­mande. Les per­son­nages sont comme pris dans un déter­min­isme général puis­sam­ment manichéen, incar­né par le per­son­nage de Gan­dalf, prophète et témoin des des­tins. Ce poids, pro­fondé­ment chré­tien, est sans com­mune mesure avec l’animisme grouil­lant du Hob­bit. Le roman inverse totale­ment la mécanique du point de vue pour s’ancrer sur un per­son­nage qui nav­igue dans l’inconnu. Tolkien s’y autorise tant d’incohérences ou de sim­ples incon­gruités (les géants, Beorn…) qu’on en vient par­fois à se deman­der s’il ne joue pas secrète­ment sur l’ambiguïté des mythes pop­u­laires, des exagéra­tions, des légen­des de marins. Dans un cas comme dans l’autre, la lec­ture y retrou­ve un plaisir boulim­ique à la décou­verte d’un univers regorgeant de faune, de folk­lores, où chaque nou­veau ter­ri­toire est un nou­v­el espace de trou­vailles rival­isant de lib­erté.

Jack­son parvient plutôt bien à pren­dre le relais au ciné­ma de ce foi­son­nement, quitte même à faire des ajouts, et c’est tant mieux. L’égarement sur Rada­gast, com­plète­ment sor­ti du cha­peau, compte par­mi les meilleurs moments du film. La carte du dépayse­ment est savam­ment jouée, notam­ment dans une intro­duc­tion à laque­lle il serait dif­fi­cile (ou un peu boudeur) de se refuser : le som­maire spec­tac­u­laire de la civil­i­sa­tion d’Erebor met les petits plats dans les grands, le tout restant bien loin des rails visuels du Seigneur des Anneaux. Le tal­ent pour le show de Jack­son n’est pas à remet­tre en cause, et c’est d’ailleurs dans ces scènes qu’il se sent le plus à l’aise : la fuite de la cav­erne des Gob­elins, si elle se réfère bien sûr à celle de la Moria, nous remé­more aus­si celle de Tintin dans Bag­ghar. L’ambition du grand spec­ta­cle est accom­plie avec une maîtrise vire­voltante qui fait cer­taine­ment le sel de cette adap­ta­tion, et nour­rit le désir pour sa suite. Cepen­dant, les appels du pied à l’angoissante reli­giosité du Seigneur vien­nent par­fois ralen­tir cet élan. Il y a cette idiote séquence du Con­seil Blanc, et on se serait surtout bien passé de la bande orig­i­nale d’Howard Shore, qui fait impasse à la légèreté, sapant toute la tru­cu­lence des péripéties.

Doux foyer, terrifiant inconnu

Tant que ce pas­sage en force de l’atmosphère du Seigneur des Anneaux n’engloutit pas encore le film (ce qui est sûre­ment à crain­dre pour l’avenir), Le Hob­bit garde un souf­fle picaresque dans ses moments les plus ryth­més. En revanche, c’est dans les intérieurs et les scènes les plus mod­estes qu’éclate l’inaptitude de Peter Jack­son à gér­er de sim­ples enjeux de ciné­ma. Le met­teur en scène, mais aus­si les scé­nar­istes (trop nom­breux), passent hélas à côté des scènes clés, qui sont aus­si les plus déli­cates à réalis­er. Le roman de Tolkien, écrit pour ses enfants, tirait toute sa dynamique d’une dual­ité entre la soif de décou­vrir le monde et le con­fort sécurisant du foy­er. Der­rière la notion d’aventure se cache, plus large­ment, une invi­ta­tion à larguer les amar­res, à pren­dre acte de son autonomie, et se trou­ver certes à décou­vert et vul­nérable, mais aus­si nou­velle­ment libre : un pas­sage à l’âge adulte, en somme. Toute l’intensité de ce bas­cule­ment était con­tenue dans le chapitre très drôle qui voy­ait Bil­bo accueil­lir les Nains chez lui. La lente pro­gres­sion de la ten­ta­tion de l’aventure, qui prend peu à peu le pas sur le refus pan­tou­flard du Hob­bit, appelait à une néces­saire finesse d’adaptation. Ici la scène est brouil­lonne, très laborieuse, réduite à une bête présen­ta­tion de la com­pag­nie. Le choix de Bil­bo tombe comme un cheveu sur la soupe. Il en va de même pour les énigmes de Gol­lum, dont on sent qu’elles ne sont pour Jack­son qu’une basse besogne : la scène, pour­tant si riche d’enjeux, est expédiée, lais­sant crain­dre le pire pour la con­fronta­tion du Hob­bit au drag­on dans le prochain épisode.

Ain­si donc, un bilan mit­igé. L’adaptation de Peter Jack­son se trou­ve tirail­lée entre ses appels d’air vers l’élan homérique et mys­tique du Seigneur des Anneaux et l’abondance fréné­tique du con­te (car c’en est un) de Tolkien. On ne pour­ra pas accuser le Néo-Zélandais d’avoir refait le même film : rien que visuelle­ment, Le Hob­bit est très auda­cieux, quitte à vers­er dans le mau­vais goût, ce qui n’est pas dérangeant. L’image est très agres­sive­ment col­orée, baroque, illu­minée dans un bain HD écla­tant, sans par­ler de la tech­nolo­gie HFR[2]. La 3D quant à elle est curieuse­ment sous-exploitée par un réal­isa­teur qui affichait pour­tant son amour pour le relief et dont on attendait les pre­mières armes avec intérêt. Patience donc pour le deux­ième épisode, qui s’annonce, et pas for­cé­ment pour le meilleur, plus chevaleresque que celui-ci. En espérant que Peter Jack­son arrive cette fois à ajouter à son goût pour le spec­ta­cle un véri­ta­ble intérêt de cinéaste pour le per­son­nage char­mant et pas­sion­nant qu’est Bil­bo.

Notes

Notes
↑1 D’ailleurs, Jack­son n’a pas oublié les pri­vate jokes et autres geek­eries de rigueur : inévitable caméo de Bret McKen­zie, clins d’œil aux fans (les mages bleus)…
↑2 High Frame Rate. Le film a été tourné en 48 images par sec­onde, pour une flu­id­ité de mou­ve­ment pré­ten­du­ment révo­lu­tion­naire, ce qui n’a mal­heureuse­ment pas pu être éval­ué lors de la pro­jec­tion presse. Très peu de salles français­es pro­posent cette nou­veauté tech­nologique.