De quoi Le Grand Partage veut-il nous faire rire ? A pri­ori de nous : les locataires d’un immeu­ble cos­su du 6ème arrondisse­ment se retrou­vent con­traints, à la suite d’un décret, d’accueillir pen­dant l’hiver ceux qui n’ont pas de toit. On com­prend vite que le lieu en ques­tion est un pré­cip­ité de la société française et de son tri­par­tisme poli­tique désor­mais établi : un cou­ple bour­geois de droite, une famille bobo de gauche, et une concierge FN (Josiane Bal­asko, patri­ote aux cheveux blancs au pull rouge et au pan­talon bleu) occu­pent le devant de la scène, si l’on met de côté l’hurluberlu soli­taire inter­prété par Patrick Ches­nais, aris­to homo­sex­uel esseulé qui ne ren­tre à peu près dans aucune case. Bref, cha­cun est libre de se retrou­ver dans l’un des camps grossière­ment dess­inés (Figaro d’un côté, Libé de l’autre), tout en restant en dehors : c’est une rad­i­cal­i­sa­tion du découpage poli­tique de la France qui se présente à nous, suff­isam­ment out­ran­cière pour que ce petit milieu paraisse aus­si fam­i­li­er que loin­tain. Pour­tant, le film n’emprunte pas com­plète­ment le chemin de la satire, ou du moins pas jusqu’au bout. Un an après le raz-de-marée Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, Le Grand Partage appa­raît comme une nou­velle comédie par­faite­ment inof­fen­sive dans sa forme (indi­gente) et vio­lente dans ce qui l’anime, tant le racisme et la haine de l’Autre (les minorités, les étrangers, les SDF) con­stituent le moteur des dia­logues et des sit­u­a­tions. Il y a dans le film comme un malaise auquel il faut se con­fron­ter, qui dépasse sim­ple­ment les petits con­stats pop­ulistes (remar­que de la fille bour­geoise à sa mère coincée : « le bour­geois, c’est celui qui a peur ») et rejoint une crispa­tion générale de la société. C’est d’ailleurs la tra­jec­toire de l’intrigue : la ren­con­tre avec l’Autre per­met à cha­cun, à l’arrivée, de sur­mon­ter ses petits tra­cas. L’écrivain bobo insom­ni­aque boucle son roman et retrou­ve le som­meil, son épouse apprend à vivre en accord avec ses idéaux et à être une bonne mère, le cou­ple bour­geois de droite recou­vre sa libido et la concierge ouverte­ment raciste, quant à elle, tombe amoureuse d’un Noir et partage sa cul­ture. Tout ça pour ça : si le grand choc avec l’étranger engen­dre une réelle méchanceté des sit­u­a­tions où les pau­vres sem­blent à la croisée de jeux de pou­voirs au sein des cou­ples, « le Grand Partage » en ques­tion accouche d’une gigan­tesque colonie de vacances qui, brusque­ment, à la faveur d’une ellipse, bas­cule sur une paix retrou­vée. À l’exception du con­joint de la concierge, l’Autre a soudaine­ment dis­paru à la faveur de cette coupe, pour laiss­er les cou­ples seuls mais régénérés. Par­en­thèse refer­mée : une petite touche d’altérité per­met d’apaiser les (mau­vais­es) con­sciences, sans que les iné­gal­ités ne soient pour autant abolies. Il fal­lait sim­ple­ment crev­er l’abcès.

C’est là que le film se révèle dou­ble­ment nul. Nul, déjà, d’un point de vue du b.a.-ba comique – acteurs en sur­régime, sit­u­a­tions laborieuses, dia­logues mal ryth­més – mais nul, surtout, sur sa veine satirique. Que l’immeuble soit qua­si­ment le seul lieu de l’intrigue pointe autant l’inspiration lour­de­ment boule­vardière que la con­cep­tion ver­ti­cale du petit micro­cosme aus­culté. Ce qui con­damne de fait le film à se repli­er sur des échanges très som­maires (trois camps, les bour­geois vs les pau­vres) qui recon­duisent encore et tou­jours les mêmes gags. D’autres voies sont pos­si­bles, comme l’a mon­tré par exem­ple cette année l’excellente dix-neu­vième sai­son de South Park, où la cri­tique du poli­tique­ment cor­rect se téle­scope à celle de la gen­tri­fi­ca­tion, de la peur des minorités, du culte de soi sur les réseaux soci­aux, de la mon­tée de Don­ald Trump, etc., en un seul et même tis­su de sens. C’est tout sim­ple­ment une affaire de trans­ver­sal­ité, chose qui manque cru­elle­ment au Grand Partage, comédie crispée sur la crispa­tion.