Sous le titre Silent Souls, Le Voy­age de Tanya fut une des décou­vertes pro­posées au sein de la sélec­tion offi­cielle de la 67e Mostra, d’où il est repar­ti avec le prix de la cri­tique. Ce film au for­mat resser­ré (1h15) s’avère plus beau que véri­ta­ble­ment con­va­in­cant.

La Russie, on le sait bien, c’est pas fait pour rigol­er ; un vieil homme, deux oiseaux, une forêt éven­trée par une route forestière détrem­pée : le décor est vite plan­té. Pour­tant, Le Dernier Voy­age de Tanya sem­ble pou­voir au début se tenir sur une brèche où affleur­erait un bur­lesque con­tenu, dis­ons “kau­ris­makien”. Mais la piste s’épuise vite pour laiss­er place aux tour­ments de l’âme russe, même si celle-ci est mat­inée cette fois de cul­ture mer­ja. Cadres fix­es, plans séquences, mou­ve­ments lents, musique élé­giaque pour envelop­per un sym­bol­isme mélan­col­ique et doloriste à voca­tion poé­tique ; il est évi­dent que l’om­bre de Tarkovs­ki porte con­sid­érable­ment sur le ciné­ma d’au­teur russe, au point d’être plus ou moins con­sciem­ment encom­brante sur ses suiveurs, dont Andreï Zvi­aguint­sev, entre autres, avec Le Retour et Le Ban­nisse­ment. Alek­seï Fedortchenko n’est pas exempt de cette ten­dance, et s’il s’en sort, ce n’est pas sans quelques réserves.

Une femme, Tanya, meurt, Miron, son mari, fait appel à Aist, un gars un peu per­ché aux faux airs de stalk­er[1], passeur, mémo­ri­al­iste des tra­di­tions mer­ja et poète – tout comme son père. Et c’est toute une his­toire, car tout ce petit monde per­pétue donc cette fort mys­térieuse cul­ture, de laque­lle la rus­si­fi­ca­tion slave n’a pas eu – ici – tout à fait rai­son. Ce pagan­isme s’avère vis­i­ble­ment beau­coup moins com­pliqué que la liturgie ortho­doxe, mais il est aus­si beau­coup moins con­nu… En fait, on se trou­ve davan­tage en présence d’une sorte de sci­ence-fic­tion ethno­graphique puisque le cinéaste a large­ment imag­iné cette cul­ture dis­parue qui a lais­sé très peu de traces.

Les deux com­pères, cadavre embar­qué en voiture, se lan­cent et ava­lent des kilo­mètres sur les routes de l’immense État-con­ti­nent pour accom­plir le rite funéraire au bord d’une riv­ière, dont le terme passe par la cré­ma­tion du corps retour­nant ain­si à la mère-nature. Sur le mode de la réminis­cence, cha­cun évoque, par les mots ou le sou­venir intérieur, sa rela­tion avec la per­son­ne décédée durant le tra­jet, comme s’il fal­lait l’épuis­er avant de la faire dis­paraître par les flammes. Bilan d’une vie de cou­ple pas si sim­ple pour Miron ; on com­prend aus­si plus ou moins que Tanya fut aus­si aimée par Aist. Cet épisode donne lieu à des visu­al­i­sa­tions du passé, mais c’est l’ab­sence – apparem­ment – de ressen­ti­ment au présent entre les deux com­pères – qui furent pour­tant ain­si rivaux en sen­ti­ment – qui donne le sel de ce par­cours où tristesse et apaise­ment sem­blent inex­tri­ca­bles.

Deux évi­dences s’imposent con­cer­nant Le Dernier Voy­age de Tanya. C’est un film boi­teux dans la mesure où il est mar­qué par une hési­ta­tion entre une dimen­sion infor­ma­tive sur les mer­ja et la fic­tion qui est con­tée. Intro­duite inau­gu­rale­ment par la voix-off cav­erneuse d’Aist, l’équation reste sans véri­ta­ble solu­tion, ce qui a ten­dance à ren­dre la dra­maturgie ban­cale et à installer un écran devant l’é­mo­tion – par­ti­c­ulière­ment sa dimen­sion char­nelle – poten­tielle­ment con­tenue par le réc­it. Par ailleurs, Alek­seï Fedortchenko est un red­outable com­pos­i­teur d’images ; sens aigu du cadre et de la lumière, le résul­tat est très régulière­ment prodigieux, comme lors de la toi­lette funéraire de Tanya dans un clair-obscur des plus sub­tils. Une somptueuse pho­togra­phie (le chef opéra­teur Mikhaïl Kritch­man a rem­porté assez logique­ment le Prix de la meilleure con­tri­bu­tion tech­nique de la dernière Mostra) tra­verse effec­tive­ment ce film, et c’est sans doute la prise en charge de la nudité, d’une morte comme de deux vivantes, qui sub­jugue le plus à ce titre. L’élé­gance saute aux yeux, et on se prend à con­vo­quer quelques maîtres pic­turaux en la matière. Cette beauté con­stitue indu­bitable­ment une qual­ité, mais c’est aus­si la lim­ite d’un film qui ne marche pas tout à fait sur ses deux jambes.

Notes

Notes
↑1 Stalk­er, que l’on traduit par “passeur”, per­son­nage emblé­ma­tique du film homonyme de Tarkovs­ki.