Moins d’un an après la sor­tie du deux­ième volet des Trois Mous­que­taires (et de son suc­cès en salle à rel­a­tivis­er[1]), Pathé pour­suit son « Dumas Cin­e­mat­ic Uni­verse » avec Le Comte de Monte-Cristo. Portée par un cast­ing moins pléthorique, mais peut-être plus avisé – venus du théâtre clas­sique, Niney et Lafitte s’approprient avec davan­tage d’aisance que Civ­il, Cas­sel, Mar­maï ou Duris la prose com­passée de Dumas –, la vengeance d’Edmond Dan­tès est ici dépliée dans un seul film de trois heures (moitié moins que les six que lui avait con­sacrées Josée Dayan pour son adap­ta­tion télévisée). Cette ver­sion est dès lors plus ramassée, ou du moins épouse davan­tage une struc­ture en ligne droite : le valeureux mais naïf cap­i­taine mar­seil­lais se trans­forme en quelques séquences, et un (trop) rapi­de détour par la prison d’If, en un red­outable vengeur masqué. Sit­u­a­tion ini­tiale, élé­ment per­tur­ba­teur, réso­lu­tion : l’efficacité nar­ra­tive s’impose au détri­ment des cir­con­vo­lu­tions poli­tiques et de la sen­sa­tion du temps qui passe. Cette con­ci­sion du réc­it pousse les scé­nar­istes Dela­porte et De La Patel­lière, passés cette fois der­rière la caméra, à recourir un peu abu­sive­ment à un appareil expli­catif (avec de nom­breux réc­its rétro­spec­tifs) prenant soin de résumer toutes les rela­tions entre les per­son­nages et de ren­dre par­faite­ment lis­i­bles leurs inten­tions. Il en va ain­si des strat­a­gèmes du comte, sou­vent expliqués en même temps qu’ils se déploient, par la magie du mon­tage par­al­lèle.

Comme dans le roman de Dumas, la mécanique ven­ger­esse du comte de Monte-Cristo s’articule surtout autour d’un jeu de déguise­ments ; tout con­verge vers l’émotion d’un dévoile­ment, et le trou­ble sus­cité par le sur­gisse­ment d’un revenant. Beau prob­lème pour un film dont l’attraction prin­ci­pale est sa star : com­ment grimer et dis­simuler, sans vers­er dans le ridicule, un vis­age aus­si recon­naiss­able (et aux traits aus­si juvéniles) que celui de Pierre Niney ? On garde en mémoire Depar­dieu enl­e­vant avec panache sa per­ruque et son gros nez fac­tice chez Dayan ou, plus récem­ment, les per­ruques et autres fauss­es mous­tach­es d’Omar Sy dans la série Lupin. Les cinéastes sem­blent ici un peu gênés aux entour­nures et évi­tent de s’appesantir sur les autres fauss­es iden­tités de Dan­tès pour s’en tenir à l’aura goth­ique du comte, qu’il s’agit de ne pas décrédi­bilis­er : aucune scène ne joue vrai­ment du ver­tige du masque qui tombe. Cette incar­na­tion du comte de Monte-Cristo se livre ain­si d’un bloc, comme une ver­sion assom­brie de l’acteur lui-même – son masque s’accorde d’ailleurs avec ses traits, tout en leur con­férant un air plus âgé et plus dur. On peut aus­si voir dans le fétichisme qui entoure ce « cos­tume » la mar­que d’une cer­taine super-héroï­sa­tion. Ce n’est pas pour rien que Niney souligne à chaque inter­view la fil­i­a­tion avec Bat­man. Ce Monte-Cristo emprunte beau­coup à l’homme chauve-souris ver­sion Nolan : son sérieux, ses mus­cles et ses faux ater­moiements moraux – le film n’interroge qu’en sur­face (une scène, et puis c’est tout) le bien­fondé de sa vendet­ta. L’horizon de cette nou­velle adap­ta­tion se des­sine plate­ment ; il s’agit avant tout de liss­er la fig­ure, autrement plus tour­men­tée chez Dumas.

Aus­si insipi­de que soit sa mise en scène (par exem­ple l’usage redon­dant des plans larges noyés par des vio­lons, qui for­cent la note épique), il faut recon­naître que le film glisse tout seul, à l’instar de ces images de drones sur­volant une mer Méditer­ranée écla­tante de couleur. Le plaisir feuil­letonesque reste pal­pa­ble, relevé par quelques séquences vaude­vil­lesques, avec leur lot de révéla­tions et de quipro­qu­os prop­ices au déploiement du sens comique des acteurs. Ain­si de ce dîn­er organ­isé par le comte, où le piège se referme lente­ment sur les per­son­nages par l’entremise du seul tal­ent log­or­rhéique de Niney. Acteur ambiva­lent, à la per­sona joyeuse et vol­u­bile (notam­ment dans l’exercice de la pro­mo­tion, qu’il paraît affec­tion­ner), Pierre Niney chérit pour­tant les rôles opaques et mys­térieux (Mas­ca­rade, Boite Noire, La Promesse de l’aube, Frantz). Dif­fi­cile de ne pas voir dans ce Monte-Cristo un vais­seau bâti pour offrir au comé­di­en un grand rôle dra­ma­tique, sup­posé révéler son épais­seur de jeu, jusqu’au masque, donc, qui sem­ble avoir été sculp­té pour que le vis­age de l’acteur ne s’efface pas sous les traits du per­son­nage. À l’image de ses brassées sans accrocs dans l’eau azur de la mer, Pierre Niney ne donne toute­fois jamais l’impression de pou­voir plonger dans les abysses obscurs qui cer­nent son per­son­nage. La trop grande lim­pid­ité du film donne même à son jeu (phrasé chu­chotant, regard fixe, vis­age som­bre) un air un peu for­cé.

Notes

Notes
↑1 Entre la pre­mière et la sec­onde par­tie, les Mous­que­taires ont per­du plus d’un mil­lion de spec­ta­teurs.