Le tan­dem de scé­nar­istes Matthieu Dela­porte et Alexan­dre de La Patel­lière con­tribue de manière assidue au ciné­ma pop­u­laire français à gros bud­get, dans des gen­res divers : comédies de genre (Les Par­rains, Les Dents de la nuit), seule­ment comiques (La Jun­gle, RTT) ou seule­ment de genre (L’Im­mor­tel), fan­ta­sy d’an­i­ma­tion (Renais­sance, The Prodi­gies)… Cepen­dant, ici à la mise en scène pour l’adap­ta­tion de leur pro­pre pièce de théâtre à suc­cès (dont ils repren­nent les têtes d’af­fiche sauf une rem­placée par Charles Berling), ils remet­tent bien vite à plat le fonds de com­merce qui sous-tend leurs CV chargés de pro­duits “branchés” : une pâle con­for­mité à un cer­tain académisme nation­al, où la tech­nique pro­fes­sion­nelle de l’im­age se con­tente de servir la soupe à l’aplomb du verbe.

On ne peut pas dire que Dela­porte et La Patel­lière se dis­tinguent dans l’art du jeu de mas­sacre théâ­tral filmé. Leur mise en scène de l’e­space et des con­fronta­tions se résume aux champs-con­trechamps et aux symétries dans les plans. Et pour se per­suad­er plus encore que ce qu’ils font relève du ciné­ma, ils ne trou­vent rien de mieux que d’in­sér­er des plans-vignettes pour con­tourn­er le huis clos en plusieurs occa­sions : flash-backs morcelés, visu­al­i­sa­tion des antic­i­pa­tions de cer­tains per­son­nages, et même illus­tra­tion comique d’une voix off inau­gu­rale qui n’ex­iste de toute évi­dence que pour l’amour de son verbe. D’ailleurs, il ne reste d’e­spoir pour le film que celui-là : la qual­ité des mots, servis par des comé­di­ens heureux d’en user. Sur ce dernier point, pas de prob­lème : les acteurs sont au ren­dez-vous, apparem­ment heureux d’être là, de s’in­vec­tiv­er et de ges­tic­uler comme sur les planch­es, et même Patrick Bru­el jubile si vis­i­ble­ment dans le rôle du fau­teur de trou­bles aimant se faire détester qu’on pour­rait lui con­seiller d’a­ban­don­ner le ciné­ma pour le théâtre.

Débandade en trois actes

Con­cer­nant les mots, cepen­dant, le scé­nario du jeu de mas­sacre annon­cé fait l’ef­fet d’une bau­druche qui se dégon­flerait en trois étapes. Cela com­mence comme une satire socio-poli­tique clé en mains : un soir, un cou­ple de pro­fesseurs parisiens “bobo” invite à dîn­er un ami musi­cien d’orchestre effarant de neu­tral­ité (oserait-on dire “cen­triste” ?), ain­si que le frère de l’épouse, lui typé UMP cynique et décom­plexé roulant en 4x4 — par­don : en S‑U-V, par ailleurs bien­tôt père d’un garçon. À l’inévitable “et vous allez l’ap­pel­er com­ment ?”, sa réponse jette un énorme pavé dans la mare, déchaî­nant un tol­lé sur un fond à vrai dire plutôt ten­du et qui eût mérité d’être exploité de façon moins grossière : celui des rap­ports sup­posé­ment com­plexés et bien dis­tincts des pen­sées de gauche et de droite vis-à-vis de l’his­toire et de la cul­ture. Le fes­ti­val de cris qui s’en­suit ne va évidem­ment pas cess­er de s’au­to-ali­menter pour le reste de la soirée. Mais pro­gres­sive­ment, la pièce — par­don : le film — va aban­don­ner le sous-texte poli­tique qu’il ne pou­vait vis­i­ble­ment faire tenir sur la longueur, pour se reporter sur l’ex­ploita­tion toute en verve de toute la bassesse ver­bale dont vos proches peu­vent faire preuve à votre égard, sans autre arrière-pen­sée que la jouis­sance par les auteurs de leur pro­pre méchanceté pro­jetée chez des sim­u­lacres de leurs sem­blables.

C’est dans cette par­tie que Le Prénom est le plus à son aise, dans le pur théâtre de boule­vard et son lot d’échanges de tirs ver­baux aux pro­jec­tiles perçants, là où il est le plus proche — sans espér­er l’é­galer — de son mod­èle véri­ta­ble : Le Dîn­er de cons de Fran­cis Véber. Mais même cette veine-là sem­ble se tarir trop vite pour les deux auteurs, qui ne pro­lon­gent le car­nage dans sa dernière ligne droite que par un coup de théâtre scé­nar­is­tique où un événe­ment révélé pèse sur les échanges, sup­pléant au défoule­ment des car­ac­tères. L’é­mo­tion ain­si arti­fi­cielle­ment intro­duite dans l’in­trigue sert, on le con­state rapi­de­ment, de tran­si­tion vers la fin du film, retour de la voix off dont la verve auto-sat­is­faite désamorce tout enjeu, surtout pirou­ette d’a­paise­ment où tout ce qui précède est min­imisé et banal­isé. Comme si Dela­porte et La Patel­lière avaient craint d’as­sumer jusqu’à la dernière minute le plaisir boule­vardier dans lequel ils se sont aupar­a­vant joyeuse­ment vautrés.