Mal­gré sa pro­fonde banal­ité, le titre vous dit vague­ment quelque chose ? Ne cherchez plus : en ital­ien, « last kiss » se traduirait par « ulti­mo bacio », autrement dit le titre orig­i­nal du suc­cès sur­prise du box-office 2001 en Ital­ie : Juste un bais­er de Gabriele Muc­ci­no. On con­naît le goût des Améri­cains pour les remakes, à croire que le ciné­ma « étranger » n’a droit de cité sur le sol éta­sunien qu’à con­di­tion de respecter les quo­tas d’im­mi­gra­tion… En ter­mes de ciné­ma, Hol­ly­wood n’a en effet qu’un mot d’or­dre : Amer­i­ca first. Enga­geons donc des acteurs améri­cains, un réal­isa­teur améri­cain, des scé­nar­istes et tech­ni­ciens améri­cains, et recom­mençons tout depuis le départ. Enfin, presque… Car, si l’ex­er­ci­ce du remake peut effec­tive­ment avoir beau­coup d’in­térêt, ce n’est cer­taine­ment pas Tony Gold­wyn qui nous le prou­vera.

Dif­fi­cile d’éviter le douloureux exer­ci­ce de la com­para­i­son, que The Last Kiss provoque de lui-même. Le film de Muc­ci­no n’avait pas grand intérêt, si ce n’est de nous prou­ver que le ciné­ma ital­ien avait alors bien du mal à se sor­tir du marasme. Chronique plaisante mais un peu vaine et légère­ment moral­isatrice de la dif­fi­culté du pas­sage à l’âge adulte (en l’oc­cur­rence, la trentaine), Juste un bais­er racon­tait les derniers émois sen­ti­men­taux du beau Car­lo, pris de panique à l’idée de devenir père et de ne plus embrass­er qu’une seule femme (la sienne). Car­lo croi­sait le chemin d’une jolie et très jeune loli­ta, Francesca, objet de son « dernier bais­er » (« ulti­mo bacio », « last kiss » et tout ce qu’on voudra). Et puis rede­ve­nait sérieux (sous-enten­du, retrou­vait le bon chemin). Le scé­nario de The Last Kiss est en tous points sem­blable, si ce n’est que Michael a rem­placé Car­lo et qu’il a changé de pro­fes­sion : de pub­lic­i­taire, le voici pro­mu archi­tecte. On notera cette par­tic­u­lar­ité comme une preuve incroy­able d’imag­i­na­tion de la part des scé­nar­istes améri­cains.

La pre­mière dif­férence se retrou­ve évidem­ment au générique. Pour enfil­er la chemise du latin lover Ste­fano Accor­si – grande star en Ital­ie –, Tony Gold­wyn a tout misé sur Zach Braff (réal­isa­teur d’un film autrement plus intéres­sant, Gar­den State). Mais puisqu’il faut en arriv­er à des con­sid­éra­tions pareilles – hon­nête­ment, nous n’avions pas le choix –, il est beau­coup plus dif­fi­cile de trou­ver crédi­ble qu’une jeune et mignonne ado­les­cente s’amourache de Zach Braff que de Ste­fano Accor­si, dont la beauté physique était peut-être le seul vrai intérêt de Juste un bais­er (pour les midinettes, s’en­tend). Quant au reste du cast­ing, il est à l’avenant : si terne qu’on a du mal à com­pren­dre pourquoi quelques acteurs recon­nus (Casey Affleck, Tom Wilkin­son pour ne citer qu’eux) se sont embar­qués dans cette galère. L’im­per­son­nelle Jacin­da Bar­rett ne tient pas la rampe face à la sub­lime Gio­van­na Mez­zo­giorno dans le rôle de l’épouse trompée ; quant à la loli­ta (Kim en ver­sion anglaise), elle est d’une vul­gar­ité abyssale. Est-ce un hasard ? La plu­part des acteurs sec­ondaires ne se sont illus­trés aupar­a­vant que dans des soap-opéras, pour la plu­part inédits en France…

Le cast­ing n’est pour­tant pas l’aspect le plus navrant de The Last Kiss. Non seule­ment le scé­nar­iste (qui, hor­reur des hor­reurs, est Paul Hag­gis, l’au­teur de Mil­lion Dol­lar Baby et du dernier East­wood, Mémoires de nos pères) n’a pas changé une miette de l’his­toire – se bor­nant à une sim­ple tra­duc­tion des dia­logues ital­iens –, mais le réal­isa­teur lui-même s’est con­tenté de pos­er la caméra à l’en­droit exact où le fai­sait Gabriele Muc­ci­no cinq ans plus tôt. Il y a bien quelques scènes « orig­i­nales », plutôt rares, comme l’en­ter­re­ment de la vie de garçon d’un des amis de Car­lo (plutôt que de débouch­er le cham­pagne au bord d’un fleuve, les per­son­nages améri­cains ont embauché deux pros­ti­tuées les­bi­ennes) ou les ébats sex­uels répétés du séduc­teur de la bande. Ces dif­férences, d’abord incom­préhen­si­bles, finis­sent plutôt par faire rire, tant on con­naît le puri­tanisme pro­fond du ciné­ma améri­cain. Pour le reste, les scènes s’en­chaî­nent et se ressem­blent prodigieuse­ment. Le jeu des acteurs par­ticipe de ce copi­age général­isé : dans les scènes de dis­pute entre le héros et sa légitime, on croit assis­ter à une ridicule par­o­die. Met­tons-nous à la place des comé­di­ens : « Puisque les Ital­iens s’agi­tent beau­coup, par­lent avec les mains et cri­ent très fort, faisons pareil. » Dans The Last Kiss, on sec­oue donc beau­coup les cheveux, on fait de grands gestes pour exprimer sa colère, et on trépigne sur place de rage. Sauf que dans le pub­lic, on a plus envie de pouf­fer que de s’en émou­voir.

Alors pourquoi The Last Kiss a‑t-il vu le jour ? Tony Gold­wyn a‑t-il bête­ment voulu imiter Gus Van Sant et son remake de Psy­chose ? L’a-t-on au moins aver­ti que Muc­ci­no n’est pas Hitch­cock, et qu’un exer­ci­ce de style doit s’en tenir à des règles très pré­cis­es ? Après mûre réflex­ion, la réponse est tout autre, et bien aus­si banale que le film lui-même : pourquoi pro­pos­er au pub­lic améri­cain d’aller voir des acteurs ital­iens jouer dans leur pro­pre langue (d’au­tant qu’ils n’ont pas l’ac­cent mafiosi du Par­rain, con­clu­sion : ce sont de faux Ital­iens) puisqu’on a les moyens de leur offrir une ver­sion en anglais ? Pourquoi s’in­téress­er à ce qu’on fait ailleurs puisque de toute façon, le ciné­ma améri­cain peut tout faire à lui seul ? The Last Kiss aura donc bien quelque intérêt pour la plu­part des spec­ta­teurs améri­cains qui n’au­ront pas eu l’op­por­tu­nité de voir Juste un bais­er. Quant à la « vieille » Europe, elle défendra sans doute ses pro­pres intérêts en s’ar­rê­tant à l’o­rig­i­nal ital­ien, qui de toute façon n’avait pas mar­qué l’his­toire. Vous avez dit décourageant ?