De la fil­mo­gra­phie de Cro­nen­berg, La Mouche demeure le titre le plus con­nu, non seule­ment parce qu’il con­dense les obses­sions du réal­isa­teur, mais aus­si parce qu’on y retrou­ve deux gen­res sub­tile­ment mélangés, le drame et le fan­tas­tique. L’idée de base du film (un sci­en­tifique qui fusionne sans le vouloir avec une mouche) est un pur pré­texte : il s’ag­it avant tout de par­ler de la fragilité du cou­ple face à la mal­adie et au vieil­lisse­ment.

Pour Cro­nen­berg le film por­tait davan­tage sur le vieil­lisse­ment et son irréversibil­ité que, comme beau­coup ont pu le penser, sur les rav­ages du SIDA. Seth Brun­dle (un Jeff Gold­blum tout sim­ple­ment indé­pass­able), malade en voiture, a inven­té sa machine à télé­porter pour pré­cisé­ment ne plus avoir à utilis­er les moyens de trans­ports ordi­naires. Les airs d’ado­les­cent pas­sion­né d’in­for­ma­tique qu’il dégage lors de sa ren­con­tre avec la jour­nal­iste Veron­i­ca précé­dent la ver­sion plus épanouie de la même per­son­ne : leur col­lab­o­ra­tion s’é­ten­dra jusque dans la cham­bre à couch­er. Leur pro­jet : doc­u­menter les expéri­men­ta­tions de Brun­dle jusqu’à ce qu’il parvi­enne à télé­porter un être humain (la machine n’é­tant pas tout à fait au point) afin d’en faire un livre. Mais Stathis Boran, rédac­teur en chef du mag­a­zine Par­tic­ule et ex-petit ami de Veron­i­ca, vient semer la pagaille en harce­lant celle-ci. Un soir de célébra­tion, Veron­i­ca quitte momen­tané­ment Brun­dle qui, grisé et mélan­col­ique, décide de se télé­porter lui-même. Avec une mouche comme com­pagnon de voy­age…

Trois per­son­nages, une mouche et un babouin : hormis quelques scènes, c’est avec cet effec­tif que Cro­nen­berg a con­stru­it La Mouche. La théâ­tral­ité du réc­it lui per­met d’éla­bor­er la rela­tion tri­an­gu­laire entre les pro­tag­o­nistes (réduits à peu d’e­space) et d’aug­menter l’in­ten­sité des crises de jalousie respec­tives. L’en­tre­pôt, qui sert à la fois de lab­o­ra­toire et d’habi­tat à Brun­dle, est imposé d’emblée comme le lieu prin­ci­pal du film. Il sera d’ailleurs exploré de long en large: Brun­dle-Mouche, trans­for­mé, grimpe sur les murs, épie du toit, etc. Même l’en­tre-deux (d’un « tele­pod » à l’autre), la dimen­sion invis­i­ble aux yeux du spec­ta­teur, ne peut échap­per à Brun­dle, demi-dieu. Cro­nen­berg réus­sit ain­si à épuis­er visuelle­ment les pos­si­bil­ités du huis clos.

C’est après son pre­mier rap­port avec Veron­i­ca que Seth Brun­dle, enfin éveil­lé sex­uelle­ment, se rend compte de sa mégarde par rap­port à la télé­por­ta­tion, que son ordi­na­teur a une inter­pré­ta­tion faussée de la chair. Il décide donc de faire une expéri­ence avec un steak, plutôt que de gaspiller les réserves naturelles de babouins. A ce moment du film, le chercheur entre dans un proces­sus bien par­ti­c­uli­er, et nous avec : décou­verte des plaisirs de la chair, prise de con­science redou­blée sur la fragilité du corps, peur de vieil­lir. La machine de Brun­dle, qui dés­in­tè­gre puis réin­tè­gre un corps d’un tele­pod à l’autre, est devenu, quelque part, un sub­sti­tut de l’acte amoureux. On notera que ce qui arrive à Brun­dle et Veron­i­ca est sim­i­laire, mais organique­ment: l’un est dés­in­té­gré physique­ment par sa trans­for­ma­tion, puis réin­té­gré par­tielle­ment dans le ven­tre de l’autre, enceinte par con­séquence d’un mon­stre en puis­sance.

Aujour­d’hui, La Mouche n’a per­du ni son éclat ni sa poésie et reste actuel tout en étant par­faite­ment témoins des tra­cas de l’Amérique des années 1980, exposées au grand jour : nou­velle mal­adie (SIDA), drogues (l’ef­fet cocaïne/amphétamine que pro­duit le sucre dans le cas de Brun­dle), ques­tion de l’a­vorte­ment. Si sa vision n’é­tait pas aus­si éprou­vante, on en rede­man­derait presque !