Dix ans après les déam­bu­la­tions noc­turnes d’Ascenseur pour l’échafaud, La Mar­iée était en noir pour­suit le sacre de Jeanne More­au en égérie glam­our d’un genre nou­veau. La femme fatale qu’elle incar­ne, empreinte d’un éro­tisme trou­ble et d’angoisse exis­ten­tielle, évoque les meur­trières de série blême[1] dont la cru­auté trahit l’emprise d’une psy­chose. C’est bien un trau­ma­tisme qui sert ici de déto­na­teur : veuve le jour de ses noces, Julie Kohler s’embarque dans une odyssée ven­ger­esse pour assas­sin­er le groupe d’hommes qui a tué acci­den­telle­ment son mari. Ne serait-ce que par la récur­rence de la scène orig­inelle, venant inter­rompre la marche du réc­it pour fig­ur­er le tra­vail de la mémoire involon­taire, le film relève de la vari­a­tion cérébrale sur le film noir. Le vis­age atone de More­au mod­ernise l’imaginaire de la névrose fémi­nine, prisé par un genre alors en perte de vitesse pour n’être pas par­venu à renou­vel­er les for­mules qui ont fait son suc­cès. À cet égard, La Mar­iée… fait fig­ure de pont jeté entre une Nou­velle vague mul­ti­pli­ant les hom­mages à la série B (exem­plaire­ment, À bout de souf­fle et Tirez sur le pianiste) et le développe­ment d’un filon « post-Hol­ly­woo­d­i­en » don­nant nais­sance aux british noirs et au gial­lo à la fin des 60s. Il s’agit au fond de deux approches com­plé­men­taires d’un même maniérisme, mod­erne dans son désir de redor­er le bla­son des gen­res par une approche men­tale du réc­it lais­sant une large place au spec­ta­cle des pul­sions et aux com­porte­ments aber­rants.

La plante carnivore

Le malaise qui se dégage du film tient au hia­tus sub­sis­tant entre la réal­ité des faits (un acci­dent malen­con­treux main­tenu dans le secret par une bande de pleu­tres com­plices) et la cru­auté obstinée dont fait preuve la mar­iée[2], comme si un mal plus pro­fond venait de faire sur­face. La mise en scène explore cet abîme de noirceur, comme l’annonce l’un des tous pre­miers plans, au cours duquel Julie emprunte un « pas­sage souter­rain » avant d’apparaître en con­tre­bas de l’immeuble où réside sa pre­mière vic­time. Filmé depuis les limbes, La Mar­iée était en noir s’apparente à réc­it qua­si goth­ique où la crim­inelle, ren­due folle par la colère, aurait rem­placé le vam­pire – inter­pré­ta­tion ren­for­cée par un plan fugace au cours duquel Julie Kohler, après avoir char­mé Robert Coral (Michel Bou­quet), s’enfonce dans la pro­fondeur de champ, drapée d’une cape immac­ulée peu à peu dévorée par l’ombre de la nuit. Se sen­tant « déjà morte » comme elle l’annonce au mitan du film, empêchée de se sui­cider dès la pre­mière image, Julie n’appartient plus au monde des hommes. À trois repris­es, Truf­faut sépare son actrice du reste du cast­ing en coupant son plan en deux par une ligne ver­ti­cale représen­tant la fron­tière étanche entre les hommes et les femmes, mais aus­si entre les vivants et les morts. Quelque chose d’un roman­tisme out­ré se dégage de cette fig­ure d’ange exter­mi­na­teur, ce dont le cinéaste sem­ble avoir par­faite­ment con­science lorsqu’il asso­cie son actrice à une série de motifs flo­raux en arrière-plan (plants en pot, imprimés cham­pêtre sur un rideau, vigne grim­pant au mur, cf. pho­togrammes ci-dessous). Suiv­ant une métaphore évi­dente, la rose se révèle truf­fée d’épines et prête à envahir toute l’image pour planter ses racines dans le corps de ses futures vic­times. Cette dynamique de dévo­ra­tion sym­bol­ique s’avère par­ti­c­ulière­ment nette lors de la scène de l’agonie de Coral : enivré par un alcool empoi­son­né, Michel Bou­quet regarde More­au danser alors qu’au pre­mier plan, une fleur orange (où la tueuse a jeté un peu de poi­son) masque peu à peu son vis­age, pour fig­ur­er son intox­i­ca­tion pro­gres­sive.

L’irruption d’une vio­lence en forme de retour du refoulé instau­re un nou­v­el état de nature qui
brise le ver­nis de civil­i­sa­tion dont les bons bour­geois peu­plant le film sont les représen­tants hyp­ocrites. La dimen­sion para-fan­tas­tique du film s’en trou­ve ren­for­cée lorsque Julie sur­git comme une « appari­tion » (selon l’expression de Corey, inter­prété par Jean-Claude Bri­aly) venant semer le chaos à l’intérieur d’un espace social claire­ment déter­miné (apparte­ment branché, pavil­lon petit-bour­geois, ate­lier de pein­ture). Ain­si de la scène de récep­tion chez Bliss (Claude Rich) où elle appa­raît au détour d’un plan, comme par hasard, à la faveur d’un léger déplace­ment de Corey ; c’est une présence tapie dans le fond de l’image, imper­cep­ti­ble à pre­mière vue et dont il est pour­tant impos­si­ble de détach­er le regard. Tout le pou­voir attrac­t­if du per­son­nage, mais aus­si de son inter­prète, se trou­vent alors syn­thétisés, jusqu’à ce que Corey et Bliss déci­dent de la rejoin­dre, défini­tive­ment attirés vers les pro­fondeurs par cette sirène en robe de gala.

La femme modèle

Dans ce petit théâtre du crime, Truf­faut filme son per­son­nage prin­ci­pal comme une manip­u­la­trice hors pair, capa­ble d’obtenir la con­fi­ance de ses vic­times en alter­nant les reg­istres les plus divers, de l’extrême froideur à la bon­homie. Chaque décor s’apparente ain­si à un plateau divisé entre une scène sym­bol­ique où s’ébattent les hommes et les couliss­es (la cui­sine de Morane, la salle de bain de Fer­gus) dans lesquelles Julie fomente ses petits crimes en secret. « Pour bien tuer, il faut bien jouer » sem­ble nous dire le film, héri­ti­er d’une tra­di­tion du film noir où les femmes duplices sont d’abord des comé­di­ennes en puis­sance. Les change­ments d’identité de Julie sont l’occasion de dress­er l’inventaire d’un imag­i­naire hard boiled, allant de la « pute » toute de cuir vêtue à l’institutrice cachant sa timid­ité der­rière ses grandes lunettes, en pas­sant par la demi-mondaine et le mod­èle artis­tique. Julie est tout cela à la fois et rien de plus, une somme de masques recou­vrant une per­son­nal­ité anonyme, celle d’un per­son­nage théorique dont l’unique fonc­tion à l’écran est d’incarner la pul­sion de mort. Truf­faut pousse plus loin encore la déper­son­nal­i­sa­tion de son héroïne en l’assimilant à une sim­ple image sans épais­seur, sur­face sur laque­lle se pro­jet­tent les fan­tasmes et les angoiss­es des hommes qu’elle ren­con­tre. En atteste le générique d’ou­ver­ture, dans lequel une rota­tive imprime par dizaines une pho­togra­phie de la jeune femme, vis­age atone et seins nus, dans une alliance d’érotisme et de défi­ance. Plus que le secret du crime, c’est une cer­taine vision de la femme-objet, faite de misog­y­nie et de pré­da­tion sex­uelle, qui lie les mâles ren­con­trés tout au long de l’intrigue. « Lui, je le déteste parce qu’il fait par­tie de ces types qui ne pensent qu’à tripot­er les femmes » lancera ain­si Julie au com­mis­saire qui l’interroge à la fin du film à pro­pos de Corey.

Dif­fi­cile d’ailleurs de ne pas voir dans la con­fronta­tion entre Julie et le pein­tre Fer­gus (les seules scènes qui rece­vaient les suf­frages du cinéaste, peu amène à l’égard de son pro­pre film) un auto­por­trait de la rela­tion nouée par le cinéaste avec ses actri­ces. Le mélange de crainte et de fas­ci­na­tion pour le corps de More­au atteint des som­mets lorsqu’elle revêt sa tenue de Diane chas­ser­esse (c’est à cette seule occa­sion qu’elle appa­raît nue), dont l’apparence de pré­da­trice met en évi­dence, peut-être un peu lour­de­ment, le fétichisme de Truf­faut pour le dan­ger que représen­tent les femmes gag­nées par la pas­sion, celles qui finis­sent par tuer comme à la fin de La Peau douce ou de La Femme d’à côté. Il se dégage de ces séquences une mélan­col­ie bizarre où la beauté de l’actrice atteint son zénith au moment même où la mise en scène la dépos­sède son corps. La toute-puis­sance du regard mas­culin s’exerce alors dans un rap­port entre sub­li­ma­tion esthé­tique et exer­ci­ce du pou­voir, de sorte qu’on admire moins la femme que son corps mod­elé par le Pyg­malion. Lors de quelque sec­on­des sus­pendues, Julie enchaîne les pos­es pour Fer­gus, séparées les unes des autres par des cro­quis au fusain ; mais entre le mod­èle et sa repro­duc­tion, quelque chose manque : on n’y voit plus les mains autori­taires de l’artiste imposant toutes les con­tor­sions, si bien qu’au moment où More­au atteint lit­térale­ment le statut d’icône, la rela­tion de pou­voir inhérente à la créa­tion artis­tique s’évanouit mys­térieuse­ment. L’in­térêt de la scène tout comme son prob­lème rési­dent dans le fait que Truf­faut joue sur deux ter­rains à la fois : il pro­longe les logiques de sex­u­al­i­sa­tion des per­son­nages féminins en même temps qu’il dévoile les cou­tures de son pro­pre male gaze. Entre la man­i­fes­ta­tion d’une influ­ence hitch­cock­i­enne (le mélange de démi­ur­gisme et de voyeurisme de Fer­gus) et une mise à dis­tance mod­erne à l’é­gard des stéréo­types, le film ne laisse plus beau­coup de place à son héroïne, dev­enue pour le réal­isa­teur le moyen d’ex­plor­er son pro­pre univers imag­i­naire et incon­scient. Ce déplace­ment sur le ter­rain de la psy­ch­analyse sauvage atteint son pic lorsque, pour les besoins d’un cro­quis sug­ges­tif, Fer­gus demande à Julie de point­er son arc vers son vis­age : l’imminence du meurtre, comme une épée de Damo­clès prête à s’abattre, est main­tenue en sus­pens par le geste du pein­tre, comme si l’acte artis­tique venait dilater l’instant de sa mort pour en tir­er une jouis­sance max­i­male. C’est ce mélange de fétichisme et de masochisme mal­adif qui fait encore aujourd’hui toute la valeur de La Mar­iée était en noir.

Notes

Notes
↑1 Le terme est employé par Truf­faut pour désign­er notam­ment les romans de William Irish, ici adap­té.
↑2 Impres­sion ren­for­cée par la com­para­i­son inévitable avec Kill Bill de Taran­ti­no, remake apoc­ryphe du film de Truf­faut où la vio­lence de la mar­iée est cette fois motivée car tous les per­son­nages ont par­ticipé à l’assassinat de son époux.