Par­mi les films issus de la Nou­velle Vague française et bran­dis en référence (notam­ment par des cinéastes ultérieurs), Jules et Jim (1962) est volon­tiers cité aux côtés d’À bout de souf­fle, de Pier­rot le fou et des Qua­tre Cents Coups. Mais on s’en doute : der­rière l’é­ti­quette “film emblé­ma­tique”, cha­cun de ceux-là recèle sa sin­gu­lar­ité pro­pre, émanant prin­ci­pale­ment de celle de son auteur, la fine équipe étant tout sauf homogène der­rière les grandes lignes de son com­bat artis­tique. Et à mieux regarder Jules et Jim (par exem­ple à l’oc­ca­sion de son actuelle reprise en copie restau­rée pour son cinquan­tième anniver­saire), il n’est pas sûr que sa sin­gu­lar­ité soit dénuée d’ar­rière-pen­sées dans le pro­gres­sisme pour lequel on le célèbre.

Bien sûr, François Truf­faut emploie ici les grands moyens pour rompre l’en­fer­me­ment du tra­vail de stu­dio qui car­ac­téri­sait jusqu’i­ci le ciné­ma dra­ma­tique français. Fréquence des tour­nages en extérieur, caméra mobile (avec l’ap­pui d’un pré­cieux com­pagnon des débuts de Godard et Truf­faut, le chef opéra­teur Raoul Coutard) osant plans aériens et trav­el­lings enlevés, appli­ca­tion des principes anti-académiques de la Nou­velle Vague (inclu­sion d’im­ages d’archives pour le repérage his­torique, voix-off réc­i­tant des pas­sages du roman en lieu et place d’une recon­sti­tu­tion scé­nar­is­tique et/ou visuelle qui eût été empesée) : un tel débride­ment de la mise en scène desserre indé­ni­able­ment le corset d’un cer­tain arti­sanat ciné­matographique.

Et puis, la thé­ma­tique que cette adap­ta­tion du roman homonyme d’Hen­ri-Pierre Roché reprend à son compte paraît auda­cieuse pour ces années 1960. Jules l’Autrichien (Oskar Wern­er) et Jim le Français (Hen­ri Serre) se ren­con­trent en 1912 et devi­en­nent les meilleurs amis du monde, au point de crain­dre de sus­citer de méchantes rumeurs sur leur rela­tion. Ils ren­con­trent tous deux la fan­tasque Cather­ine (Jeanne More­au), l’ac­ceptent dans leur intim­ité et s’en entichent ; mais après avoir joué un peu avec leurs sen­ti­ments, elle choisit Jules, qu’elle épouse. Pas si grave : Jim se fiance, l’ami­tié vir­ile per­dure, survit même à la Pre­mière Guerre mon­di­ale où les deux hommes craig­naient de s’en­tre-tuer. Jim retrou­ve ensuite Jules, sa femme et leur fille dans leur chalet alle­mand, où il apprend que la rela­tion du cou­ple s’est entre-temps dégradée et que Cather­ine a pris des amants. Elle et Jim se rap­prochent et finis­sent par se met­tre ensem­ble, sous le toit de Jules qui l’ac­cepte et même l’en­cour­age pour ne pas voir dis­paraître Cather­ine. Seule­ment, les valses-hési­ta­tions des désirs ajoutent leur lot de com­pli­ca­tions et tein­tent de gris les sen­ti­ments. Tout cela fini­ra trag­ique­ment.

La femme idéale ?

Chronique sans pudi­bon­derie appar­ente d’un ménage à trois assumé, maîtresse femme menant la danse et pous­sant la chan­son­nette “dans l’tour­bil­lon d’la vie” (phénomé­nale More­au), images courant à la ren­con­tre de la réal­ité de leur sujet : Jules et Jim peut bien porter, avec ses cama­rades de la Nou­velle Vague, un cer­tain éten­dard de la moder­nité, tâch­er d’ou­vrir le ciné­ma français à l’é­coute de son temps et du monde. Pour­tant, par cer­tains côtés, on se demande si ce monde traduit par Truf­faut est tout à fait le monde, et pas plutôt le monde tel que le cinéaste se le réin­vente, en tout cas issu de son imag­i­na­tion et qu’il nous pro­mou­vrait ici en en étab­lis­sant arbi­traire­ment les règles. Pour indice, l’osten­si­ble regard enam­ouré qu’il porte sur Jeanne More­au se dou­ble d’un manque d’in­térêt cri­ant pour tout autre per­son­nage féminin, quand ce n’est pas pire : envers Gilberte, la fiancée délais­sée de Jim, il épouse l’at­ti­tude de ce dernier ; et dans la scène où Jim, revenu à Paris, cherche à oubli­er Cather­ine auprès d’autres femmes mais ne trou­ve en elles que babil­lage et vacuité, l’empressement avec lequel le film désigne ces défauts exprime un mépris résolu et blessant. “L’homme qui aimait les femmes”, comme Truf­faut aimait à se présen­ter à tra­vers l’ac­teur Charles Den­ner, se laisse ici aller à une misog­y­nie assez antipathique.

Elle a d’ailleurs de quoi laiss­er per­plexe, la façon dont Truf­faut, à tra­vers sa “femme idéale”, son Jules et son Jim, entend don­ner une déf­i­ni­tion nova­trice de la rela­tion amoureuse au ciné­ma. On dirait que chaque tour­nant de l’his­toire de ce ménage à trois arrive à point nom­mé pour en enjo­liv­er le réc­it, pas for­cé­ment dans le meilleur du terme : en l’au­torisant à se voil­er la face sur les aspects les plus trou­bles de la réal­ité de son sujet. Dès le départ, la ren­con­tre des deux hommes avec Cather­ine offre une déri­va­tion oppor­tune à leur prox­im­ité mutuelle pour le moins ambiguë ; la femme elle-même, s’im­misçant entre eux, joue un peu sur ce ter­rain en se trav­es­tis­sant avec une cas­quette et une fausse mous­tache. Par la suite, il devient évi­dent qu’à tra­vers leurs rela­tions respec­tives, chao­tiques et néan­moins bien tolérantes avec Cather­ine, Jules et Jim con­tin­u­ent de vivre par procu­ra­tion leur atti­rance mutuelle. D’où l’é­ton­nant refrène­ment chez eux de la jalousie, qui ne se man­i­feste ouverte­ment que chez la femme — finale­ment pas si dif­férente des autres, comme si aux yeux de Truf­faut toutes les femmes devaient être dans l’ex­cès pour ne pas être des objets. Pour­tant, le cinéaste fait de ce per­son­nage fan­tasque et exubérant l’u­nique pilote d’un ménage à trois tout entier soumis à ses vari­a­tions de tem­péra­ment, gérant l’indé­cid­abil­ité des sen­ti­ments de façon assez arbi­traire au nom du fameux “tour­bil­lon de la vie” (la chan­son faisant office de déc­la­ra­tion d’in­ten­tion du pro­pos du film), focal­isant sur elle le dis­cours sur le désir quitte à en écarter les à‑côtés (l’at­ti­rance entre Jules et Jim, notam­ment). Jusqu’à la tragédie finale, que le film invite à accueil­lir sere­ine­ment en regar­dant Jeanne More­au droit dans les yeux.

La pat­te “romanesque” con­servée par la mise en scène (lec­ture en off de pas­sages du roman adap­té, sous-titres…), a pri­ori signe de respect de l’œu­vre d’o­rig­ine, con­tribue insi­dieuse­ment à cet enjo­live­ment du con­te sen­ti­men­tal — d’au­tant plus qu’elle se sub­stitue à des pans entiers de l’in­trigue. Quelque part, en avançant une apolo­gie romanesque aus­si for­cée de l’amour libre, Truf­faut sem­ble se chercher des pré­textes pour esquiver cer­taines vérités sur l’amour qui le gênent.