Il est beau­coup ques­tion dans La Grazia de « retrou­ver de la légèreté », voire de s’affranchir de la pesan­teur – c’est l’objet de l’ultime plan (enfin presque : Sor­renti­no, qui accu­mule les fins pos­si­bles, glisse dans son générique une ultime pirou­ette comique), vision poé­tique comme le cinéaste les affec­tionne. Ce n’est pas la pre­mière fois que Sor­renti­no nous fait le coup ; on pour­rait même dire que c’est l’horizon semi-caché de la plu­part de ses per­son­nages, du jet-set­teur mélan­col­ique de La Grande Bellez­za aux vieux gra­bataires de Youth, en pas­sant par Sil­vio Berlus­coni (Sil­vio et les autres). Der­rière le grand fatras styl­is­tique ou les visions pub­ardes (Parthenope), sa mise en scène vis­erait à faire per­ler une émo­tion insond­able, un ver­tige quelque part inef­fa­ble – la grande beauté ou la grâce, même com­bat. Sauf que. Sauf que La Grazia, qui mar­que le retour de Toni Servil­lo dans un rôle prin­ci­pal devant la caméra du fan­tasque napoli­tain, y va pianis­si­mo sur les effets. Le film suit un prési­dent de la République au cré­pus­cule de son man­dat, un vieux juriste cen­triste han­té par le fan­tôme de sa femme, morte depuis déjà longtemps. De la même manière que le per­son­nage est mis à la diète par sa fille (adieu la pas­ta et mol­lo sur le tabac), Sor­renti­no est chiche sur la sauce : il y a bien un ralen­ti ici et un regard caméra là, mais sa mise en scène affiche une retenue et même une grav­ité. Cette lour­deur est surtout là pour sig­ni­fi­er le poids psy­chologique (le sou­venir de sa femme) et moral que porte sur ses épaules Mar­i­ano de San­tis. Quelques déci­sions de taille restent en effet à tranch­er, telle une loi en faveur de l’euthanasie et la grâce de deux détenus aux pro­fils rad­i­cale­ment dif­férents. L’occasion de se livr­er à des médi­ta­tions méta­physiques et éthico-juridiques : « à qui appar­ti­en­nent nos jours ? » Où com­mence et où s’arrête la légitime défense ? Et la vérité, y a‑t-on jamais vrai­ment accès ?

De l’élégie à la péro­rai­son, il y a une fine dis­tance  que le scé­nario de Sor­renti­no fran­chit toute­fois à plusieurs repris­es. Sa rel­a­tive pudeur con­ver­tit en réal­ité le curseur dom­i­nant de son ciné­ma –  une flam­boy­ance hédon­iste – en sin­istrose croulante. En élaguant le gras, il révèle en même temps la pau­vreté de sa mise en scène, qui ne se dépar­tit pas d’un reste d’emphase pom­peuse. Même dans l’ascèse (dis­cutable), elle ne peut s’empêcher de garder une forme de grandil­o­quence : en par­courant des couloirs déserts ; en faisant graviter la caméra autour du Prési­dent livré à ses réflex­ions ; en fil­mant l’agonie d’un cheval, ani­mal-métaphore qui incar­ne le baromètre des hési­ta­tions du vieux chef (sign­era-t-il ou non le texte sur la fin de vie ?). On en vient presque à regret­ter le déluge car­nava­lesque de Youth ou de La Grande Bellez­za ; au moins, il y avait quelque chose à se met­tre sous la dent. La Grazia n’est certes pas le pire film de Sor­renti­no, mais il est son véri­ta­ble pre­mier film de vieux. La vieil­lesse n’est pas un motif nou­veau chez lui ; elle a tou­jours tra­vail­lé son ciné­ma, parce qu’elle est le fer­ment de la nos­tal­gie et de la mélan­col­ie, deux des racines de son esthé­tique. Seule­ment, Sor­renti­no la fil­mait jusqu’ici avec l’énergie d’un chien fou, ou avec le mau­vais goût d’une canaille s’improvisant poète. Désor­mais, son écri­t­ure se cale sur l’ankylose du vieil­lard dont il tire le por­trait. Pas de grâce sans pesan­teur, sem­ble stat­uer La Grazia. La pesan­teur, on l’a vue. La grâce ? Pas du tout.