Avec l’arrivée des films famil­i­aux dégouli­nants de bons sen­ti­ments, l’approche des fêtes de fin d’année donne sou­vent des sueurs froides aux cinéphiles les plus téméraires. Par sa cri­tique de notre mod­èle socié­tal, La Cité de l’ombre amène un peu de lumière et de neu­rones à cette péri­ode obscure et abon­dam­ment sucrée. Toute­fois, cette pre­mière œuvre en prise de vue réelle de Gil Kenan, qui avait réal­isé le mit­igé – bien qu’estimé – Mon­ster House, s’appuie avec trop d’insistance sur le scé­nario de Car­o­line Thomp­son – la scé­nar­iste d’Edward aux mains d’argent –, qui adapte ici le roman éponyme de la roman­cière pour enfants Jeanne DuPrau. L’auteur illus­tre alors plus qu’il ne trans­fig­ure le mes­sage du livre.

La Cité de l’ombre relève davan­tage du con­te noir que du film lamb­da pour enfants : le film, qui reprend les écrits de DuPrau, racon­te l’histoire d’Ember, une ville souter­raine con­stru­ite il y a deux cents ans par des sci­en­tifiques – les Bâtis­seurs – pour préserv­er l’humanité de son extinc­tion. Cette ville est éclairée par un gigan­tesque généra­teur qui arrive à la fin de sa vie. Bien que les coupures d’électricité se mul­ti­plient, les habi­tants, pris­on­niers de leur con­fort et per­fide­ment asservis par le pou­voir en place, se con­tentent de leur con­di­tion avec un fatal­isme qua­si religieux : baig­nant dans un cer­tain obscu­ran­tisme, ces illu­minés atten­dent le retour des messies sans remet­tre en ques­tion leur mode de vie. Ils sont surtout con­fortés dans leurs idées par un maire omnipo­tent – Bill Mur­ray, faisant son numéro habituel –, qui leur ment avec mépris. Si on ajoute à cette descrip­tion que les habi­tants se voient attribuer dès leur ado­les­cence des fonc­tions sociales qu’ils ne peu­vent pas choisir, on com­prend très vite que l’on est en présence d’un film assez cri­tique envers notre société réglée et alié­nante. Seuls deux ado­les­cents et un sci­en­tifique – Tim Rob­bins – rêvent encore de s’enfuir et de trou­ver une lumière lib­er­taire. L’œuvre par­le ain­si d’une rébel­lion con­tre un ordre établi : sor­tir d’un car­can social con­cen­tra­tionnaire pour gag­n­er la lumière et choisir sa des­tinée. Elle délivre égale­ment un vrai dis­cours écologique : les habi­tants d’Ember abusent de leur unique ressource d’énergie – le généra­teur – sans imag­in­er trou­ver un autre moyen de sur­vivre. Le métrage trans­met alors un mes­sage d’espoir et de révolte con­tre notre ten­dance à l’endormissement con­sumériste. Il croit surtout en l’intelligence d’une jeunesse qui remet en cause les principes réac­tion­naires de leurs par­ents.

Voici un dis­cours très rafraîchissant pour ce type de pro­duc­tion famil­iale, d’autant plus que la forme du métrage est anti-spec­tac­u­laire au pos­si­ble : on est très loin des pro­duits au mon­tage syn­copé, qui abusent d’effets numériques masquant les carences de la mise en scène et qui cherchent à abru­tir les spec­ta­teurs – notam­ment les enfants – plutôt qu’à les faire réfléchir. Le rythme du film est alors plaisant car Kenan est un solide con­teur qui prend le temps d’exposer les enjeux de son his­toire. L’univers rétro-futur­iste présen­té est égale­ment intéres­sant par son foi­son­nement de détails et de dédales: la ville à une vraie con­sis­tance labyrinthique qui per­met de con­stru­ire une intrigue rel­e­vant des jeux de rôle. Avec son ensem­ble d’indices, d’énigmes et sa séquence finale à l’esprit vidéoludique, La Cité de l’ombre relève aus­si du jeu vidéo ciné­matographique, ce qui démon­tre encore une fois la ten­dance actuelle à l’interférence entre le ciné­ma et les mon­des pix­elisés. Si l’univers filmé est cohérent et per­ti­nent, on peut cepen­dant reprocher au réal­isa­teur de n’être qu’un illus­tra­teur des écrits de Thomp­son et DuPrau : le film suit un pro­gramme dénué de sur­pris­es de mise en scène et de fig­ures filmiques nou­velles. L’esthétique de La Cité de l’ombre rap­pelle d’ailleurs celle de cer­tains cinéastes comme Tim Bur­ton ou Guiller­mo del Toro – avec un tal­ent moin­dre. On peut surtout com­par­er cette œuvre aux jeux vidéo et aux films d’aventure et féeriques des années 1980 – cette péri­ode ayant forte­ment inspiré le monde vidéoludique – qui se fondaient davan­tage sur le plaisir éphémère et sur l’efficacité de la mise en scène et du game-play plutôt que sur la pro­fondeur du sujet – tout en ayant une grande puis­sance esthé­tique et créa­tive.

Si on retrou­ve le charme des films et des jeux qui ont bercé notre ado­les­cence ou notre enfance, on peut regret­ter que le jeune cinéaste ne développe pas avec plus d’insistance le for­mi­da­ble poten­tiel thé­ma­tique de son scé­nario : les prob­lé­ma­tiques ne sont qu’effleurées en rai­son d’une forme filmique qui ne per­met pas de créer un dis­cours sous-jacent poussé. L’auteur, qui sem­ble être un véri­ta­ble geek, est alors plus intéressé par le visuel du monde décrit que par les thèmes qu’il traite. Si Kenan est un bon faiseur nos­tal­gique des années 1980, qui sait con­stru­ire un univers cohérent sans abuser des effets spé­ci­aux qui pol­lu­ent la mise en scène d’un nom­bre gran­dis­sant de réal­isa­teurs sans génie, il manque encore de per­son­nal­ité et d’envergure pour affirmer son art et filmer une telle his­toire. Mal­gré ces défauts, il est tout de même dif­fi­cile de boud­er son plaisir devant une œuvre pour enfants qui ne trans­met pas un dis­cours pure­ment infan­tile et com­mer­cial.