Ce block­buster imag­iné par Steven Spiel­berg – qui en est aus­si le pro­duc­teur exé­cu­tif – et mis en scène par D.J. Caru­so est une nou­velle œuvre sur l’après-11-Septembre, source intariss­able de scé­nario pour le ciné­ma améri­cain depuis 2001. Si le film a pour orig­i­nal­ité de s’attaquer au Patri­ot Act de l’administration Bush, véri­ta­ble atteinte aux lib­ertés indi­vidu­elles, il est beau­coup trop hési­tant, voire même ambigu, dans sa cri­tique de la para­noïa améri­caine. L’Œil du mal dis­pose cepen­dant d’une esthé­tique high-tech intéres­sante qui s’inspire de nos dernières évo­lu­tions tech­nologiques.

Quelques temps après la mort de son frère jumeau, Jer­ry, un jeune homme apparem­ment ordi­naire, est malen­con­treuse­ment pris pour un ter­ror­iste par les autorités améri­caines. Il arrive à s’enfuir avec l’aide d’une voix mys­térieuse qui con­trôle et guide ses moin­dres faits et gestes par le biais des télé­phones porta­bles et de l’environnement tech­nologique urbain. Il ren­con­tre Rachel, une mère dont le fils a été kid­nap­pé et qui se retrou­ve dans la même sit­u­a­tion.

Ce block­buster para­noïaque se réfère dans son imagerie et sa con­struc­tion scé­nar­is­tique à plusieurs œuvres et cinéastes. La voix mys­térieuse qui con­trôle les per­son­nages est celle d’une machine déréglée qui assure la sécu­rité des États-Unis; elle est un clone mod­erne du fameux Hal, l’ordinateur qui prend le pou­voir dans 2001, l’odyssée de l’espace – le métrage com­prend d’ailleurs un plan fur­tif d’une affiche de Full Met­al Jack­et. Si D.J. Caru­so sait filmer avec un cer­tain tal­ent les objets et les élé­ments élec­tron­iques à la manière de Stan­ley Kubrick – d’où cette référence –, la struc­ture du film, bien que légère­ment didac­tique dans sa théori­sa­tion du dan­ger tech­nologique, n’est pas kubrick­i­enne; elle relève davan­tage d’œuvres d’action comme Le Fugi­tif en ce qui con­cerne la course pour­suite ou d’Une journée en enfer du grand McTier­nan pour les idées scé­nar­is­tiques fondées sur le jeu de piste. On retrou­ve ici l’absence de renou­velle­ment des pro­duc­tions améri­caines, qui s’appuient sur des for­mules répétées à l’infini jusqu’à en devenir sim­u­lacres. L’Œil du mal mod­ernise cepen­dant les fig­ures du genre grâce à une util­i­sa­tion impres­sion­nante de la tech­nolo­gie.

Si la tech­nolo­gie influ­ence et imprègne depuis tou­jours l’esthétique des pro­duc­tions «com­mer­ciales», son évo­lu­tion incon­trôlable s’intègre de plus en plus à la forme des block­busters. L’Œil du mal ne serait rien sans l’importance prise par nos évo­lu­tions tech­niques, notam­ment celles du télé­phone portable, qui influ­en­cent directe­ment sa nar­ra­tion: la voix robo­t­ique guide le plus sou­vent Jer­ry par le biais de son mobile ou de ceux des per­son­nes qui l’entourent, ce qui décide de la con­struc­tion des plans et du mon­tage. On passe alors de la cab­ine télé­phonique d’Une journée en enfer au portable mul­ti-usage con­nec­té au Net de cette œuvre high-tech. Cette évo­lu­tion entraîne une mod­i­fi­ca­tion impor­tante d’une struc­ture filmique dont le rythme et le découpage sont mod­i­fiés. Si ce phénomène est déjà présent depuis quelques années dans le ciné­ma – les polars du styl­iste John­nie To par exem­ple -, il prend ici des pro­por­tions con­sid­érables. On peut déjà imag­in­er ce que vont apporter les avancées actuelles – la fusion du GPS, de l’Internet et du mobile par exem­ple – à l’esthétique des œuvres hol­ly­woo­d­i­ennes dans quelques temps. Le film s’inspire ain­si de notre « mod­ernisme » et devient lui-même représen­ta­tion de celui-ci et de son futur. Ce métrage com­prend égale­ment une bonne idée nar­ra­tive : la voix toute puis­sante influe sur le mon­tage et sur les actions des « héros » tel un réal­isa­teur qui donne ses ordres aux acteurs et qui fait évoluer son film en temps réel. Cette métaphore rap­pelle la séquence de Minor­i­ty Report de Spiel­berg – juste­ment –, dans laque­lle Tom Cruise manie des images virtuelles avec ses mains à la manière d’un mon­teur. Cette œuvre est alors habitée par la fig­ure de la manip­u­la­tion, ce qui est en cohérence avec son sujet.

Out­re sa forme intéres­sante, L’Œil du mal développe un dis­cours per­ti­nent sur les dérives d’un patri­o­tisme améri­cain qui devient lib­er­ti­cide et dan­gereux: il amène à user des mêmes tech­niques que le ter­ror­isme jusqu’à en devenir sem­blable. Les mésaven­tures de Jer­ry représen­tent les dom­mages col­latéraux liés aux excès de l’atteinte aux lib­ertés indi­vidu­elles du Patri­ot Act. La machine qui sur­veille les indi­vidus métapho­rise la froideur mécanique d’un État sur­veil­lé et mil­i­taire. Cet être virtuel, qui par­le au nom du peu­ple améri­cain, désigne d’ailleurs l’armée comme tit­u­laire du pou­voir, le gou­verne­ment devant mourir pour le bien du pays. Sym­bole fort de toutes ces idées: l’arme qui doit tuer la démoc­ra­tie est inté­grée à un instru­ment de musique qui joue l’hymne nation­al des États-Unis. Si ce dis­cours est évidem­ment plaisant et inhab­ituel dans ce type de pro­duc­tion, il ne va pas jusqu’au bout de sa logique cri­tique; le film est même ambigu par le manque de courage de ses auteurs qui se réfugient para­doxale­ment dans un nation­al­isme sim­pliste pour jus­ti­fi­er leur attaque con­tre la poli­tique de Bush: si au départ Jer­ry est un véri­ta­ble per­dant, qui vit dans l’ombre d’un frère sol­dat exem­plaire, il devient peu à peu un bon patri­ote qui sauve son pays, son prési­dent et sa fierté. Il fonde aus­si une famille de sub­sti­tu­tion, ce qui achève sa trans­for­ma­tion en Améri­cain respectable. Ce dis­cours com­mence à sérieuse­ment agac­er, car de nom­breux films hol­ly­woo­d­i­ens dévelop­pent cette idée de la famille et de patrie afin de flat­ter le nation­al­isme de leurs spec­ta­teurs. L’Œil du mal souf­fre alors d’une grande ambiguïté – en rai­son peut-être du nom­bre impor­tant de ses scé­nar­istes ou de la peur de la réac­tion du pub­lic – qui anni­hile toutes ses bonnes inten­tions et qui démon­tre la triste volon­té des auteurs de désamorcer la puis­sance de leur cri­tique en usant des bonnes valeurs améri­caines. Ce film qui s’attaque à la para­noïa devient alors peureux. Une forme de cohérence?