L’Homme sans âge ou l’his­toire d’une sec­onde chance don­nant la pos­si­bil­ité d’ac­com­plir son grand œuvre. C’est en tout cas l’his­toire de Dominic Matei, sep­tu­agé­naire foudroyé qui renaît sous les traits d’un fringant jeune homme de 35 ans. Ce pour­rait aus­si être celle de Fran­cis Ford Cop­po­la, 66 ans, qui signe son retour après neuf ans d’ab­sence. Por­trait en creux trou­blant du démi­urge et mise en abyme des affres de la créa­tion, le nou­v­el opus de l’Améri­cain ne parvient toute­fois pas à imprimer une puis­sance, une ampleur et un ver­tige qui le rap­procheraient de ses plus grandes réal­i­sa­tions.

La genèse de L’Homme sans âge est des plus intéres­santes. Depuis 1999 et L’Idéal­iste, Cop­po­la n’a pas tourné de film, tout absorbé par son grand pro­jet : Mega­lopo­lis. Il bute sur la rédac­tion du scé­nario, l’écrivant et réécrivant sans cesse, obses­sion­nelle­ment. En 2005, une amie de longue date, dev­enue émi­nente lin­guiste et ayant côtoyé Mircea Eli­ade (il dirigea sa thèse), met entre ses mains le livre de l’his­to­rien des reli­gions roumain. La sit­u­a­tion du cinéaste et de Dominic Matei (Tim Roth), le héros de Youth With­out Youth, a fait émerg­er un sen­ti­ment de prox­im­ité et un procédé d’i­den­ti­fi­ca­tion, on l’imag­ine aisé­ment, très puis­sant, cela en toute mod­estie bien évidem­ment. L’un comme l’autre sont attelés au grand œuvre de leur vie, Mega­lopo­lis pour Cop­po­la, une somme sur les orig­ines du lan­gage pour le per­son­nage. Tous deux se trou­vent dans l’im­passe. Dominic Matei est frap­pé par la foudre, raje­u­ni, ses fac­ultés sont démul­ti­pliées. Quant au cinéaste, il bifurque, trou­ve dans ce pro­jet un nou­v­el élan : un film à petit bud­get (à ramen­er cer­taine­ment à “l’é­talon Cop­po­la”…) et en équipe réduite, bref comme au temps des culottes cour­tes. Et avec ça en Roumanie, accom­pa­g­né d’une équipe du cru, loin d’Hol­ly­wood : à “la périphérie des choses” comme le dit le réal­isa­teur dans le dossier de presse. La pré­pa­ra­tion du film se fait avec l’âme d’un con­tre­bandi­er : repérage incog­ni­to en Roumanie, audi­tion des comé­di­ens locaux dans l’ar­rière-bou­tique du labo phar­ma­ceu­tique d’un ami améri­cain de Bucarest.

En plus de cette analo­gie entre le cinéaste et son per­son­nage, L’Homme sans âge per­met au maître d’ex­plor­er deux domaines qui le pas­sion­nent et l’in­triguent : le temps et la con­science. Et bien sûr le prob­lème de leur tran­scrip­tion dans un lan­gage ciné­matographique. On peut dire qu’il est plus que large­ment servi. Dominic Matei, vieux pro­fesseur sep­tu­agé­naire dés­espéré, voit donc son âge divisé par deux après avoir été foudroyé. Il se col­tine alors un dou­ble et jouit d’hy­per­mnésie. Il peut par exem­ple, le veinard, com­pren­dre un nom­bre improb­a­ble de langues et s’avaler un livre tout entier en y apposant sim­ple­ment la paume de la main. Il retombe aus­si, sec­ond coup de foudre, sur un amour per­du (Lau­ra et Veron­i­ca Rupi­ni, tous ces per­son­nages sont inter­prétés par Alexan­dra Maria Lara, la secré­taire d’Adolf Hitler dans La Chute) dont le corps, par la magie de la métempsy­cose, est ani­mé par une âme lui per­me­t­tant de remon­ter vers l’o­rig­ine du lan­gage. Avec tout ça on peut dire que le pro­jet de sa vie est plus que relancé : en très bonne voie. Mais dans un sac­ri­fice ultime, il ne peut achev­er sa tâche à cause de son nou­v­el amour. Ces ses­sions noc­turnes de remon­tée d’his­toire de la langue font vieil­lir la pau­vre jeune femme à toute vitesse.

On sait que con­traire­ment à Scors­ese, le style Cop­po­la n’ex­iste pas, ou plutôt celui-ci est déter­miné et inven­té en fonc­tion du sujet, ce qui a pu lui devoir d’être cat­a­logué comme un cinéaste ver­sa­tile. Le réal­isa­teur déploie donc ici un réc­it et une mise en scène au ser­vice de ses thèmes. Pour le film présent, il con­fie être par­ti de Yasu­jiro Ozu, c’est-à-dire de cadres fix­es. On a grand peine toute­fois à établir un lien avec le cinéaste japon­ais, peut-être que la Roumanie manque sin­gulière­ment de tata­mi pour filmer à ras de ceux-ci. À l’im­age d’un réc­it touf­fu, frag­men­té et ellip­tique, aus­si bien d’un point de vue spa­tial que tem­porel, assez logique­ment, Cop­po­la va chercher du côté de l’ex­pres­sion­nisme et de l’onirisme. Il en résulte une mise en scène foi­son­nante mais aus­si (sur)chargée : lumières tamisées et sophis­tiquées, ombres portées, flous et tournoiements lumineux, images inver­sées ou encore surim­pres­sions mul­ti­couch­es. Aus­si les jeux de miroirs per­me­t­tent de faire fig­ur­er le dédou­ble­ment dans un même plan, réu­nis­sant les champs/contrechamps (scène tournée le même jour avec deux caméra, Tim Roth pas­sant de l’une à l’autre simul­tané­ment). S’il ne révo­lu­tionne pas la mise en scène, ce procédé donne lieu à une belle per­for­mance d’ac­teur alors que le héros engage avec cette sorte de Méphistophélès un dia­logue où est scel­lé ce que l’on pour­rait con­sid­ér­er comme un pacte dia­bolique. Mais dans l’ensem­ble, il faut bien con­stater que si le réal­isa­teur parvient à impulser une cer­taine flu­id­ité, ce qui n’est pas la moin­dre des choses, il peine à s’in­scrire dans une sub­li­ma­tion esthé­tique et une inten­sité qui plac­erait le spec­ta­teur dans un état de sai­sisse­ment pro­longé. Loin de là pour ces deux points.

Dans cette his­toire d’amour éter­nel au sur­na­turel très affir­mé et assumé (métempsy­cose, âmes errantes, voy­age dans l’his­toire et le temps…), on ne peut en fait qu’établir un pont en direc­tion de Cop­po­la lui-même, et de Drac­u­la, autre his­toire d’amour éter­nel. Tran­syl­vanie, quand tu nous tiens. Mais aus­si, pour ce réc­it d’une sec­onde chance, l’évo­ca­tion de Peg­gy Sue s’est mar­iée s’im­pose, seule­ment d’un point de vue thé­ma­tique. À l’aube de sa vieil­lesse et de son divorce de Char­lie, Peg­gy se retrou­ve plongée dans ses années lycéennes. Bien décidée à ne pas retomber dans les mêmes erre­ments, elle repousse led­it Char­lie. Mais dans un pre­mier temps seule­ment… Certes la tra­jec­toire ciné­matographique sin­ueuse et heurtée de Cop­po­la n’est pas com­pa­ra­ble à celle de Peg­gy Sue, ce serait plutôt une forme d’éter­nel recom­mence­ment per­son­nel, pro­fes­sion­nel, thé­ma­tique et styl­is­tique, dans lequel le cinéaste (se) serait enfer­mé. Pour l’heure, celui qui peut être con­sid­éré comme le plus grand cinéaste améri­cain des années 1970, dis­ons au moins que ça se dis­cute, sem­ble englué dans les affres de sa pro­pre créa­tion. C’est frus­tré et un peu désolé, mais aus­si avec le plus grand des respects, que l’on fait état d’une décep­tion polie.