Le jeu­di 2 juin 2010, Florib­ert Chebeya, activiste con­go­lais des Droits de l’Homme et directeur exé­cu­tif de l’ONG “La Voix des sans-voix”, est retrou­vé mort dans sa voiture, tan­dis que le corps de son chauf­feur Fidel Bazana reste introu­vable. L’Affaire Chebeya suit le cal­vaire judi­ci­aire pour faire recon­naître la respon­s­abil­ité de l’État con­go­lais dans ce qui sem­ble très vite être un meurtre poli­tique. Si le doc­u­men­taire retran­scrit avec adresse la néga­tion bornée des hauts gradés, il peine à s’imposer une approche cri­tique et ana­ly­tique de l’affaire.

L’Affaire Chebeya est un doc­u­men­taire de salle d’audience : le com­bat judi­ci­aire qui oppose John Numbi (l’Inspecteur Général de la police con­go­laise) et cinq de ses généraux aux familles des vic­times con­stitue le fil rouge que Thier­ry Michel s’applique à suiv­re. Le mon­tage d’Idriss Gabel et d’Emmanuelle Dupuis, qui recom­pose par­fois des con­fronta­tions entre les pro­tag­o­nistes, rend par ailleurs l’absurdité d’un procès floué : la cour mar­tiale de la République Démoc­ra­tique du Con­go n’a pas le pou­voir de juger Numbi, général “trois étoiles”. Si l’homme est bien con­vo­qué au tri­bunal, c’est en guise de “tech­ni­cien ren­seignant” et non en tant que prévenu : même le banc des accusés ricane pen­dant cette comédie de procès. “Pas au courant”, “Je ne sais rien”, “Je n’ai jamais vu cet homme” : néga­tions, fal­si­fi­ca­tions, inco­hérences et impunité se mêlent joyeuse­ment, jusqu’à cet ubuesque déni par un prévenu d’un numéro de télé­phone… qui s’avère être celui de l’interrogé !

Thier­ry Michel, habitué de la République Démoc­ra­tique du Con­go et proche de la vic­time, con­naît bien la sit­u­a­tion poli­tique du jeune État qui était déjà au cen­tre des récents Katan­ga Busi­ness et Con­go Riv­er. En mon­trant Florib­ert Chebeya moquer la grande supercherie que con­sti­tu­ait le 50e anniver­saire de l’indépendance du Con­go, le doc­u­men­tariste parvient à restituer en quelques images d’archive l’effronterie de l’activiste, qui gênait à la fois le despote Joseph Kabi­la et les organ­i­sa­tions inter­na­tionales, plus portées sur la célébra­tion que sur les lacunes de la république con­go­laise. Les images cap­tées directe­ment pen­dant le procès, elles, en restituent toute la pré­car­ité : les témoins comme les proches des vic­times dis­parais­sent de la cour d’appel, sont con­traints de s’exiler en France ou au Cana­da. Quelques jours avant son assas­si­nat, Florib­ert Chebeya comp­tait dénon­cer à la Cour Pénale Inter­na­tionale une mil­ice gou­verne­men­tale con­go­laise, le batail­lon Sim­ba, pour la répres­sion très meur­trière menée à l’encontre du mou­ve­ment “Bun­du dia Kon­go”, dans le Bas-Con­go. Dom­mage qu’en abor­dant l’affaire d’un strict point de vue con­go­lais, L’Affaire Chebeya manque la diplo­matie inter­na­tionale et ses jeux de dénonciation/dissimulation.

Si la par­tie stricte­ment procé­durière de L’Affaire Chebeya s’avère plutôt pas­sion­nante, le reste du doc­u­men­taire s’abîme dans des séquences inabouties et mal­adroites, la caméra et le zoom ayant la sin­gulière manie de coller au plus près des effu­sions : l’enterrement du mil­i­tant des Droits de l’Homme, comme l’exil volon­taire de la veuve Chebeya, devi­en­nent des exer­ci­ces de com­pas­sion un peu gênants. Com­ment ne pas penser à une mise en scène lorsque la veuve Chebeya lit à la web­cam un poème rédigé par sa fille au père défunt ? À cela vien­nent s’ajouter des musiques addi­tion­nelles du plus mau­vais effet, qui dis­crédi­tent sou­vent les images à l’écran quand une voix-off sat­urée de tour­nures étranges ne s’en charge pas. À l’inverse, Thier­ry Michel se révèle bien plus sub­til lorsqu’il abor­de d’une manière détournée l’inauguration, par un respon­s­able d’une ONG notable, d’une stèle à Florib­ert Chebeya. Préférant filmer le pugi­lat qui s’ensuit pour déter­min­er qui va pos­er la pre­mière pierre, plutôt que les larmes ou le dis­cours offi­ciel, il donne un aperçu des pos­si­bil­ités inter­ro­ga­tri­ces de son approche doc­u­men­taire.