Comme sou­vent chez Radu Jude, tout com­mence avec un dou­ble por­trait – celui d’une femme, et celui d’une ville. La femme se nomme Orsolya, elle est huis­sière, hon­groise et mère de famille. On la dirait volon­tiers « sans his­toire », con­traire­ment à la ville : Cluj, vieille cité de Tran­syl­vanie dont l’étiquette « bicul­turelle » masque mal les ten­sions racistes, ville fière de ses grands hommes à laque­lle Ceaușes­cu fit jadis ren­dre par décret son nom latin et dont l’ancien ghet­to est à présent une bri­que­terie. De fait, on rase et con­stru­it beau­coup à Cluj, par exem­ple dans ce quarti­er du cen­tre où une com­pag­nie alle­mande pro­jette de con­stru­ire un hôtel de luxe. Au sous-sol d’un immeu­ble vit encore un men­di­ant revêche, auquel Orsolya apporte aujourd’hui son avis d’expulsion : c’est ce bout de papi­er impas­si­ble que Jude filmera en gros plan tan­dis que le locataire encom­brant se pend au radi­a­teur, hors-champ.

Ain­si Kon­ti­nen­tal ’25 sem­ble-t-il d’abord racon­ter un crime sans coupable, ou du moins sans mys­tère : le vis­age du mal serait plutôt une cause, matérielle ou admin­is­tra­tive, à l’intérieur d’une chaîne de caus­es économiques et poli­tiques qu’on n’a pas trop de peine à iden­ti­fi­er au sys­tème libéral-cap­i­tal­iste. Le point de vue résol­u­ment clair qui se con­stru­it ici n’est certes pas celui de la pro­tag­o­niste, que la décou­verte du cadavre plonge dans des abîmes de cul­pa­bil­ité – autrement dit, de con­fu­sion. Aucun salut, en effet, n’attend l’huissière au bout du cas de con­science qui la pousse dans les rues de Cluj. À son patron, ses amis, sa famille, elle décrit sans fin la vision qui la hante : le mort gisant sur le sol, le fil de fer autour de son cou et plus ou moins de détails scat­ologiques selon les des­ti­nataires. De leur côté, ces braves Clu­jiens lui font des répons­es trop décousues ou trop imbues d’elles-mêmes pour laiss­er entrevoir un espoir de pro­grès : les unes cyniques (la loi n’a rien à lui reprocher), les autres demi-cyniques (elle peut encore prier ou se lancer sur le marché human­i­taire), éru­dites, bru­tales, ésotériques ou très pra­tiques (en dernière analyse : boire et faire l’amour pour oubli­er). Le dis­posi­tif a un côté austère et cru­el qui ne cherche pas à plaire, à l’image de ces plans-séquence assez laids qui sem­blent tou­jours vouloir davan­tage épuis­er le dia­logue que lui servir d’écrin : leur fix­ité et leur frontal­ité déga­gent une solen­nité théâ­trale qui dis­sone avec le dérè­gle­ment des dis­cours qu’ils enfer­ment. Les con­di­tions de tour­nage (dix jours seule­ment, avec un iPhone et un tout petit bud­get) n’expliquent qu’en par­tie cette pau­vreté délibérée de la forme, ce car­ac­tère décep­tif dont Jude fait peut-être un peu exces­sive­ment le reflet d’un vide col­lec­tif et exis­ten­tiel. Si fable morale il y a dans ce désert sophis­tique, il faut la pren­dre au pied de la let­tre : c’est la morale qui est une fable, un scé­nario ou une fic­tion[1].

Jours imparfaits

Cette parole qui verse si vite du raf­fine­ment à l’insulte est pour­tant riche d’enseignements. Pour résumer à gros traits, elle sug­gère que cul­ture et bêtise marchent main dans la main, que la civil­i­sa­tion n’est pas le ver­nis qui cache la bar­barie mais son essence même et que, par con­séquent, on ne sor­ti­ra cer­taine­ment pas de la sec­onde par la pre­mière – surtout si la cul­ture en ques­tion se pré­tend « nationale ». Jude est sans doute à cet égard, bien mieux que Haneke, l’héritier en ciné­ma des livres de Thomas Bern­hard. Sa détes­ta­tion de ce qu’on pour­rait appel­er la psy­ché patri­o­tique roumaine (dont le fonc­tion­nement général ressem­ble du reste à celui de tous les nation­al­ismes européens) est partout sen­si­ble ; il se tient cepen­dant aus­si loin que pos­si­ble de la pos­ture de l’hygiéniste rem­plis­sant, avec dégoût ou dévo­tion, sa tâche d’assainissement de la société. C’est peut-être ce qu’il faut com­pren­dre dans cette scène assez drôle où une amie d’Orsolya, après avoir longue­ment décrit l’aspect et l’odeur des déjec­tions du sans-abri qui squat­te sous ses fenêtres, se prend à imag­in­er une inter­ven­tion du héros du Per­fect Days de Wim Wen­ders : quoi de plus sus­pect, et pour­tant, quoi de plus banal que ce rêve d’une ville sans crasse (c’est-à-dire sans crasseux), d’un pau­vre tout heureux d’effacer les traces des pau­vres ? Élé­gance étrange : ce ciné­ma limpi­de refuse la pureté et préfère pouss­er la grossièreté de ses per­son­nages jusqu’à l’hyperbole ; comme si, avec toute la dis­tance qu’il con­serve à leur égard, il devait se sen­tir un peu sol­idaire de cette spon­tanéité ordurière qui vient trouer leurs dis­cours – moitié force cor­ro­sive, moitié aveu d’impuissance.

On sait qu’il y a chez Jude un fond de pes­simisme quant au rôle de l’artiste dans la cité. C’était déjà le sujet de Peu m’importe si l’histoire nous con­sid­ère comme des bar­bares, dont l’héroïne met­teuse en scène espérait provo­quer une prise de con­science col­lec­tive en organ­isant la recon­sti­tu­tion en plein air du mas­sacre des Juifs d’Odessa per­pétré par l’armée roumaine, alliée des nazis, en octo­bre 1941[2]. La pro­tag­o­niste déçue s’apercevait alors que la révéla­tion ne se pro­gramme pas, que le vis­i­ble n’enclenche pas tou­jours la con­nais­sance, ni celle-ci le choc affec­tif, sans par­ler de l’action poli­tique. Kon­ti­nen­tal ’25 pose, en mode mineur, à peu près le même prob­lème : con­fron­tée à la pointe aiguë de l’injustice sociale, Orsolya ne con­ver­ti­ra jamais cette vision en ques­tion posée à l’ordre qui la pro­duit. Nous sommes donc loin aus­si de l’œuvre de Rosselli­ni, que Jude men­tionne avec rai­son comme son con­tre-mod­èle : l’errance de cette héroïne bour­geoise rap­pelle bien celle d’Europe 51 et, sans avoir la car­rure d’Ingrid Bergman, l’actrice Eszter Tom­pa intrigue notam­ment par son vis­age changeant (molle­ment défait de face, d’une noblesse aquiline de pro­fil). Mais l’éveil à la souf­france du monde, le scan­dale de classe, enfin la grâce qui frap­pait le per­son­nage de Rosselli­ni ont dis­paru sans laiss­er de trace. On dirait que Jude est han­té par cette phrase de Marx, selon laque­lle l’histoire se répète tou­jours deux fois : « la pre­mière fois comme tragédie, la sec­onde fois comme farce » ; cette maxime vaudrait-elle égale­ment pour l’histoire du ciné­ma ? Sur fond de désert spir­ituel et de décon­fi­ture poli­tique, ce drame trans­for­mé en comédie de mœurs a sans doute per­du un peu de sa force d’émotion. Il se joue même au bord de la déprime post­mod­erne, dans ces séquences où l’image ingrate de l’iPhone enchâsse d’autres écrans, les per­son­nages obser­vant avec plus ou moins d’indifférence le sui­cide d’un sol­dat russe, des vidéos de bidonville ou un petit numéro d’enfant déguisé. Seule­ment ce n’est pas comme matri­ochkas de sim­u­lacres que ces redou­ble­ments sont sai­sis : le « néoréal­isme » de Jude con­sis­terait plutôt à inté­gr­er ces images comme il annex­erait une nou­velle por­tion du réel, une com­posante matérielle de la vie.

Pour un matérialisme esthétique

C’est dire que Kon­ti­nen­tal ’25 sem­ble l’opposé d’une autre vari­a­tion récente sur les films du cou­ple Rosselli­ni-Bergman, inti­t­ulée France et réal­isée par Bruno Dumont. Soit deux con­cep­tions de l’obscène : à la pornogra­phie des larmes et au vis­age-vedette piégé en grand-angle, Jude préfère la dis­tance du plan large où son héroïne cherche l’apaisement comme elle peut, jusqu’à cette obscure scène de sexe dans un jardin pub­lic qui équiv­aut au som­met de sa crise morale. Le pre­mier pose son antipathique per­son­nage, tout en sur­face et faux-sem­blants, en madone con­tem­po­raine – il nous assomme à coups de ter­reur sacrée pour forg­er de nou­velles icônes, celles que nous méri­tons (croyons-nous com­pren­dre), c’est-à-dire des espèces de veaux d’or (Léa Sey­doux), or mas­sif mais peut-être en toc (après tout, n’est-ce pas, tout cela n’est qu’images). Le sec­ond envoie valser le sacré et se débar­rasse de la ter­reur – les saints patrons de Cluj sont les rep­tiles en plas­tique du Dino Park, qui veil­lent sur la ville tels des épou­van­tails. Là où France est bru­tal, Kon­ti­nen­tal est clair : ce qu’il mon­tre, il ne nous fait pas croire qu’il l’arrache à l’obscurité, à l’ignorance ou à la dis­sim­u­la­tion. C’est seule­ment ce qui est déjà là, moins devant nous qu’autour de nous. D’où la sim­plic­ité prim­i­tive des procédés (en entre­tien, Jude cite les frères Lumière), au tra­vers desquels le matéri­al­isme du cinéaste sem­ble se refonder sur ce sobre principe éthique : tout est à voir (et à écouter). Il y a des paroles insen­sées mais pas insignifi­antes, des paysages moches mais pas illis­i­bles. La com­plex­ité du monde entre dans le film comme par acci­dent. Il arrive qu’elle sur­gisse au gré du mon­tage, dans ces plans fix­es de chantier déliés de tout point de vue intradiégé­tique, échos inver­sés de l’Europe en ruines des films de Rosselli­ni. Mais la plu­part du temps, elle est « incidem­ment » enreg­istrée, à tra­vers les rues, les places, les bâti­ments, les objets qui sont aus­si des strates d’histoire, accu­mulées entre les corps et les mots des per­son­nages qu’elles déter­mi­nent en silence. L’étude de la cul­pa­bil­ité des indi­vidus à l’intérieur du sys­tème devient alors l’étude du lien des fig­ures avec le fond : y sont-elles incrustées comme des mouch­es ? Peu­vent-elles l’utiliser ? Se retourn­er con­tre lui, en détourn­er le pro­gramme ?

Ce ren­verse­ment de la hiérar­chie entre l’action et le décor ne se con­tente pas d’être cohérent avec une pen­sée poli­tique : mal­gré sa raideur appar­ente, l’œil « doc­u­men­taire » de Jude est celui d’un explo­rateur ; sa radi­ogra­phie des struc­tures cap­i­tal­istes a la lib­erté d’une prom­e­nade. Il faut voir cette déam­bu­la­tion ini­tiale du clochard dans la zone urbaine de Cluj, où l’horizon d’une intrigue pèse si peu et se greffe comme à regret. Sans le savoir, Orsolya repassera plus tard par cer­tains de ces lieux. Ils ont peu de qual­ités pit­toresques, au mieux quelques bizarreries qui jus­ti­fient vague­ment leur col­lecte par le cinéaste : c’est leur retour, leur per­ma­nence qui crée l’émotion.

Notes

Notes
↑1 Le jury de Berlin l’a‑t-il com­pris, en remet­tant cette année à Radu Jude le prix du meilleur scé­nario ?
↑2 Jude reprend peut-être, en l’inversant, une célèbre (et mag­nifique) scène du Ver­boten ! de Samuel Fuller : dans ce film de 1959, un gamin embri­gadé par les jeuness­es hitléri­ennes se trou­ve brusque­ment con­ver­ti au Bien en décou­vrant les images de la Shoah présen­tées au procès de Nurem­berg.