Si Drac­u­la est le plus célèbre des vam­pires, il est aus­si l’une des fig­ures les plus vam­pirisées : le roman de Bram Stok­er pui­sait déjà dans les légen­des ver­nac­u­laires roumaines avant que le mythe ne soit décliné, recy­clé et digéré par le ciné­ma ou la télévi­sion, et plus large­ment par l’ensemble de la cul­ture visuelle occi­den­tale. Le Drac­u­la de Radu Jude s’inscrit con­sciem­ment dans cette per­spec­tive « post­mod­erne », s’intéressant prin­ci­pale­ment à la pro­liféra­tion d’images engen­drées par le mythe. La trame cen­trale du film l’illustre : en Tran­syl­vanie, un restau­rant à thème pro­pose une expéri­ence immer­sive à des touristes inter­na­tionaux en mal d’exotisme, qui peu­vent aus­si bien couch­er avec Drac­u­la que se lancer à sa pour­suite dans les rues de la ville armés de pieux. Filmé en plans-séquences, dans lesquels les comé­di­ens ges­tic­u­lent et caboti­nent sans grande con­vic­tion, ce spec­ta­cle dys­fonc­tion­nel (Drac­u­la bande mou) tourne en déri­sion la façon dont le vam­pire est érigé en emblème nation­al pour servir d’argument mar­ket­ing racoleur au sein d’un tourisme mon­di­al­isé. En tour­nant en Tran­syl­vanie, Jude n’entend donc pas « revenir aux sources » de la légende, mais filme au con­traire le stade ter­mi­nal de l’industrie cul­turelle et de la société du spec­ta­cle, qui voit Drac­u­la désor­mais réduit à une marchan­dise de pacotille.

Il n’est en ce sens pas anodin que le film accorde une place priv­ilégiée à l’Intelligence Arti­fi­cielle. Elle lui donne d’abord sa struc­ture nar­ra­tive, qui suit un réal­isa­teur fic­tif adres­sant dif­férentes con­signes à une IA imag­i­naire afin de don­ner vie à sa pro­pre ver­sion de Drac­u­la. On voit où Jude veut en venir : la tech­nolo­gie actu­alise une nou­velle forme de vam­piri­sa­tion des images, puisant dans un vaste réser­voir visuel préex­is­tant. En résul­tent des visions inscrites dans la matière même des plans, entre bal­lets de corps dif­formes, séquences d’action génériques (un acci­dent de voiture) et jail­lisse­ments gores. Les sketch­es qui com­posent le film ont par ailleurs un statut assez étrange : ils ne relèvent pas de réc­its véri­ta­ble­ment clos sur eux-mêmes, à la manière des Mille et Une Nuits ou du Décaméron, mais s’apparentent plutôt à des ten­ta­tives formelles esquis­sées à par­tir d’une poignée d’idées annon­cées par un inter­titre et résul­tant des con­signes du réal­isa­teur. Celles-ci peu­vent aus­si bien con­sis­ter à réalis­er un remake plus sex­u­al­isé du Drac­u­la de Cop­po­la qu’à trans­former le vam­pire en métaphore du cap­i­tal­isme sauvage, à recy­cler le Nos­fer­atu de Mur­nau en une série de pas­tich­es pub­lic­i­taires, etc. Le déploiement de ces his­toires a quelque chose de volon­taire­ment dys­fonc­tion­nel, comme en témoigne le seg­ment con­sacré au Vampyr de Drey­er. La mise en scène sem­ble d’abord suiv­re les con­signes don­nées par le cinéaste, en pas­tichant les com­po­si­tions du cinéaste danois et les car­tons du ciné­ma muet, mais un détail détonne : les plans sont en couleurs. La bizarrerie s’accentue par la suite lorsque Drac­u­la se rend chez le den­tiste pour soign­er un mal de dents : le film passe au par­lant au moment où le médecin insulte et hum­i­lie le vam­pire en lui expli­quant qu’il est trop pau­vre pour pou­voir se faire soign­er. Drac­u­la finit par s’arracher lui-même une canine à l’aide d’une pince, par l’entremise d’une série de gros plans générés par IA. La pau­vreté et la pré­car­ité sur­gis­sent ain­si de façon bru­tale dans le réc­it, comme si le chaos du réel venait per­turber les algo­rithmes. Au-delà des quelques images gores, l’écriture du film sem­ble ain­si mimer les erre­ments de la tech­nolo­gie par le biais d’effets de décrochages et de déraille­ments. À ce titre, les images générées par l’IA ne s’intègrent jamais réelle­ment au découpage des séquences, mais s’insèrent plutôt de manière volon­taire­ment arti­fi­cielle, comme des pro­liféra­tions mon­strueuses. Bien qu’elles pren­nent en charge la dimen­sion la plus sen­sa­tion­nal­iste des réc­its (le réal­isa­teur deman­dant à l’IA d’introduire des scènes vio­lentes ou sex­uelles afin de séduire un plus large pub­lic), elles finis­sent par en con­trari­er la logique, instau­rant une dis­tan­ci­a­tion cri­tique et ironique qui mine leur poten­tiel spec­tac­u­laire.

Si ces rup­tures présen­tent la part la plus intéres­sante de Drac­u­la, elles sont large­ment minori­taires, diluées dans des séquences théâ­trales plus plate­ment mis­es en scène. Le prob­lème prin­ci­pal tient sans doute à la pri­mauté du geste artis­tique, au détri­ment d’une véri­ta­ble effu­sion formelle. Ain­si du seg­ment, assez peu impor­tant à l’échelle du film mais emblé­ma­tique de cet écueil, où Jude imag­ine un autre avatar de Drac­u­la utilis­er Tik­Tok. Le for­mat de l’image bas­cule vers un cadre ver­ti­cal pour mon­tr­er le vam­pire en train d’asséner des insultes xéno­phobes et de se vautr­er dans un nation­al­isme rance. Dans N’attendez pas trop de la fin du monde, de telles cap­sules vidéo parse­maient déjà le film, mais se révélaient autrement plus retors­es : le per­son­nage d’Angela se fil­mait sous un masque mon­strueux catalysant la vul­gar­ité machiste de l’époque, par un jeu de détourne­ment qui lui ser­vait aus­si d’exutoire. Les vidéos rel­e­vaient dès lors à la fois du miroir cri­tique et du geste de résis­tance. Ici, le reel n’a d’intérêt qu’indexé au geste post­mod­erne général, qui vise à ingér­er les dif­férentes images du monde con­tem­po­rain. L’hétérogénéité au cœur des col­lages judi­ens ne génère pas de véri­ta­bles col­li­sions entre les reg­istres et régimes d’images, brassés de façon plus laborieuse. Si l’idée motrice du film paraît théorique­ment féconde (évo­quant pêle-mêle la pen­sée cri­tique d’Adorno, Debord ou Bau­drillard), elle reste à un stade trop dés­in­car­né. Ce manque d’inspiration finit para­doxale­ment  par pro­duire une sorte d’homogénéité de l’ensemble :  Jude a beau explor­er une large palette de gen­res et d’images, toutes sont fil­trées à tra­vers une même dis­tan­ci­a­tion ironique, qui cul­tive une veine farcesque dans la con­ti­nu­ité de la troisième par­tie de Bad Luck Bang­ing or Looney Porn. Vers la fin du film, l’un des chapitres les plus out­ranciers met en scène un pénis volant qui vient sodomiser un curé : la vul­gar­ité régres­sive du geste ne provoque bizarrement ni éclats de rire, ni choc, ni éton­nement, comme si en main­tenant cette note pen­dant presque trois heures, Jude avait peu à peu anesthésié notre sen­si­bil­ité aux images et désamor­cé la portée sub­ver­sive de ces dernières. Ce niv­elle­ment tient aus­si sans doute à la dimen­sion cynique, plus mar­quée qu’à l’accoutumée au sein de l’œuvre de Jude, où baig­nent Drac­u­la et Kon­ti­nen­tal 25’, tournés en même temps. Dans ses films précé­dents, le cinéaste s’appuyait sur des per­son­nages pris dans les rouages du cap­i­tal­isme néolibéral, mais capa­bles d’y oppos­er, même de façon dif­fuse, une forme de résis­tance – que ce soit l’artiste de Peu m’importe si l’histoire nous con­sid­ère comme des bar­bares, la prof de Bad Luck, Angela et les corps pro­lé­taires de N’attendez pas trop…, voire le SDF de la pre­mière (et meilleure) par­tie de Kon­ti­nen­tal 25’. Sans entr­er pour autant dans une lutte poli­tique con­sciente, ces corps pro­dui­saient des fric­tions à l’intérieur du sys­tème et du film, là où le regard uni­vo­que­ment sar­cas­tique adop­té dans Drac­u­la porte plutôt au détache­ment. Au risque d’entrer dans le jeu trop cérébral du film, on peut for­muler l’hypothèse qu’il vise pré­cisé­ment à cette dis­tan­ci­a­tion, pour ren­dre sen­si­ble une sorte de désen­chante­ment con­tem­po­rain, non seule­ment face aux images, mais aus­si face à leur pou­voir cri­tique. Drac­u­la con­stituerait alors un aveu d’échec (après tout, il met en scène un cinéaste en mal d’inspiration qui demande à une IA de faire son tra­vail), mais aus­si une expéri­men­ta­tion lim­ite se heur­tant à une impasse tau­tologique, puisqu’elle réac­tive les formes cri­tiques des films antérieurs de Jude sans par­venir à en faire autre chose que des signes d’épuise­ment. Le film incar­n­erait alors bel et bien le mon­stre du titre ; au-delà du principe de vam­piri­sa­tion, il se présente comme un corps exsangue et dévi­tal­isé.