De quoi les zom­bies de King­dom, série Net­flix réal­isée par Kim Seong-hun (Tun­nel, Hard Day), sont-ils le nom ? D’une allé­gorie assez lis­i­ble de la cor­rup­tion qui gan­grène les élites sud-coréennes[1]. L’épidémie qui trans­forme les habi­tants de cette Corée médié­vale[2] en des morts-vivants affamés de chair humaine part ain­si du roi, corps sacré devenu mon­strueux, et d’une pop­u­la­tion si pau­vre qu’elle se voit réduite à la dernière des extrémités, le can­ni­bal­isme. La série procède juste­ment d’un mélange entre une intrigue poli­tique (des luttes intestines pour le pou­voir, nour­ries de com­plots et de trahisons) et d’un genre hor­ri­fique dont le car­ac­tère pro­téi­forme sem­ble toute­fois entraver ce que le réc­it a de plus intéres­sant à mon­tr­er. Là où plusieurs séries con­tem­po­raines ont joué de leur tem­po­ral­ité pour dépein­dre étape par étape la con­t­a­m­i­na­tion d’un milieu par un mal (cf. les deux pre­mières saisons de The Strain, qui racon­te l’invasion de New York par des vam­pires), King­dom souf­fre de crois­er dans son mon­tage une mul­ti­tude de points de vue qui abolis­sent les dis­tances : à force d’allers-retours entre la cap­i­tale et le foy­er de l’infection, que tente de con­tenir le héros (le prince héri­ti­er, pour­chas­sé par le clan qui détient dans l’ombre le pou­voir), dif­fi­cile de saisir l’organisation géo­graphique du roy­aume qui donne son nom à la série. Il faut atten­dre l’avant-dernier épisode pour qu’un plan, celui d’une carte où se noircit la région con­t­a­m­inée par la mal­adie, révèle l’agencement géo­graphique des dif­férents lieux (d’abord la cap­i­tale, cœur des intrigues de palais, puis le sud, mis à feu et à sang par les zom­bies) et fig­ure, par l’encre qui s’étend, le mou­ve­ment même de la mal­adie.

La matière feuil­letonesque tend surtout à diluer la dynamique de la con­t­a­m­i­na­tion, à laque­lle se sub­stitue un panora­ma poli­tique qui n’est pas sans ménag­er une cer­taine ambiva­lence. Comme le mon­tre la carte ci-dessus, l’épidémie est une réac­tion d’une extrémité du roy­aume (le sud noir­ci) à ce qui se noue dans son cen­tre malade (la cap­i­tale), liant dis­tincte­ment la masse imper­son­nelle des zom­bies à une poignée d’aristocrates malveil­lants qui récolte ce qu’elle a semé. Or, sur ce point, King­dom se con­tente de point­er lour­de­ment les iné­gal­ités et d’opposer au clan cor­rompu qui a main­mise sur le pou­voir un con­tre-mod­èle en la per­son­ne du prince héri­ti­er, sans pour autant véri­ta­ble­ment inve­stir le point de vue de ce peu­ple réduit à des fig­u­rants et à la meute des morts-vivants. Si la série peine dès lors à con­va­in­cre à l’échelle de son mou­ve­ment d’ensemble, elle fait toute­fois preuve d’une cer­taine inven­tiv­ité dans le détail des scènes d’action, hélas trop peu nom­breuses, mais qui tem­pèrent la décep­tion générale. La belle idée de la série est de faire du zom­bie une fig­ure de pure rup­ture, d’abord entre le jour et la nuit (les zom­bies hiber­nent l’aurore venue et chaque cré­pus­cule prend la forme d’une course con­tre la mon­tre), puis entre le sérieux des affaires de la cour et le sur­gisse­ment de l’horreur, qui n’est pas sans ménag­er un cer­tain humour. À son meilleur, ce mariage entre effroi et bouf­fon­ner­ie accouche de quelques trou­vailles qui méri­tent le détour, tel cet improb­a­ble champ-con­trechamp entre un pris­on­nier encore sain et son com­parse con­t­a­m­iné, tous deux à la fois reliés et séparés par un car­can.

Notes

Notes
↑1 Cf. la des­ti­tu­tion en 2017 de la prési­dente Park Geun-hye, con­damnée à trente-deux ans de réclu­sion dans le cadre du scan­dale Choi Soon-sil.
↑2 Si l’intrigue se déroule à un moment indéter­miné de la dynas­tie Joe­son, la référence à l’invasion japon­aise sem­ble situer l’action au XVI­Ième siè­cle.