Source de fan­tasmes ciné­matographiques s’il en est, le roman Dune de Frank Her­bert est tou­jours en attente d’une adap­ta­tion digne de ce nom. On se sou­vient bien évidem­ment du seul film que David Lynch en soit venu à renier, un peu moins de la mini-série tout à fait dis­pens­able du début des années 2000. Encore récem­ment, en 2011, un pro­jet d’adaptation fut relancé par la Para­mount, puis aban­don­né. Jodorowsky’s Dune nous rep­longe dans la toute pre­mière de ces ten­ta­tives. Nous sommes alors en 1975, soit deux ans avant la sor­tie du pre­mier Star Wars. Quand il s’attaque à l’adaptation du célèbre roman de Frank Her­bert, le célèbre représen­tant du psy­chédélisme ciné­matographique qu’est Ale­jan­dro Jodor­owsky est au som­met de sa folie artis­tique. Entouré des plus incroy­ables parte­naires (Dali, Orson Welles, HR Giger, Moe­bius, Mick Jag­ger, les groupes Pink Floyd et Mag­ma…), il n’ambitionnait rien de moins que de faire de Dune « le film le plus impor­tant de l’histoire de l’humanité ».

La pre­mière chose qui saute aux yeux devant le film de Frank Pavich, c’est qu’il est un pro­duit par­faite­ment cal­i­bré pour répon­dre aux canons télévi­suels les plus éculés – triste con­tra­dic­tion pour une pro­duc­tion qui narre l’ambition qu’avait Jodor­owsky de boule­vers­er les codes hol­ly­woo­d­i­ens. Mais il faut tout de même recon­naître que le réc­it qu’il dévoile est habile­ment mené, notam­ment lorsqu’il laisse devin­er les liens entre cet échec et la fin d’une cer­taine con­cep­tion du grand ciné­ma de diver­tisse­ment. Car, au-delà du coup d’arrêt de la car­rière du cinéaste, l’histoire qui nous est racon­tée pré­fig­ure d’une cer­taine manière le grand virage du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en de la fin des années 70.

Space Don Quichotte

Dune est un roman de sci­ence-fic­tion à l’univers si riche, si com­plexe, qu’il peut sem­bler totale­ment opaque au non-con­nais­seur qui ose s’y aven­tur­er. Loin de vouloir sim­pli­fi­er le con­tenu orig­i­nal, Ale­jan­dro Jodor­owsky tra­vail­lait au con­traire à l’enrichir, à le ren­dre plus fou, plus mys­tique encore. À l’incontournable dichotomie du ciné­ma écartelé entre art et indus­trie, le réal­isa­teur répond dès l’ouverture du doc­u­men­taire : il est un art, et ne doit donc avoir aucune lim­ite en terme de créa­tiv­ité. Il fal­lait ain­si réu­nir les plus grands, les plus inspirés de l’époque, seule garantie d’être à la hau­teur d’une telle adap­ta­tion. Cette sci­ence-fic­tion là allait enfin faire le pont entre l’avant-garde et la cul­ture pop, entre l’underground et le ciné­ma grand pub­lic, entre les maîtres vieil­lis­sants et les nou­velles pouss­es. Elle serait un nou­veau et grand man­i­feste sur­réal­iste, ciné­matographique cette fois, en même temps qu’un voy­age spir­ituel qui chang­erait la face du monde.

Quiconque a déjà enten­du Ale­jan­dro Jodor­owsky par­ler a pu se ren­dre compte à quel point il est un con­teur hors pair. Du haut de ses 84 ans au moment du tour­nage du doc­u­men­taire, celui qui fut une des dernières fig­ures du sur­réal­isme revient ain­si sur l’élaboration de ce pro­jet pharaonique. De ses his­toires, tout est sim­ple­ment impens­able à l’heure actuelle. Il faut l’entendre racon­ter sa manière d’approcher Orson Welles dans un restau­rant parisien pour lui pro­pos­er le rôle du baron Harkon­nen, ou encore décrire le plan d’ouverture du film, dont l’ambition a de quoi encore laiss­er rêveur aujourd’hui. Ces réc­its sont déjà en eux-mêmes un grand spec­ta­cle, tous si improb­a­bles qu’ils en deviendraient plau­si­bles. Or que reste-t-il de tout cela ? Qua­si­ment rien, si ce n’est une bible, énorme ouvrage com­prenant le sto­ry-board de Moe­bius et les dessins pré­para­toires de Giger, entre autres.

Les belles histoires méritent d’être embellies

Bien enten­du, Jodorowsky’s Dune n’est pas de ces doc­u­men­taires qui inci­tent à pren­dre de la dis­tance vis-à-vis de la suc­ces­sion de légen­des qui nous sont exposées : sa seule et unique fonc­tion est de nous révéler à quel point ce Dune-là aurait été fab­uleux. Les airs de mak­ing-of pro­mo­tion­nel qu’il emprunte par moments se révè­lent d’ailleurs assez agaçants. Mais une dimen­sion plus intéres­sante se révèle peu à peu der­rière cette sur­face un peu lisse. Nous revivons en effet le mon­tage du pro­jet comme un de ces points de jonc­tion de l’histoire, où plusieurs chemins se dessi­nent, inci­tant à se deman­der après coup « et si… ? ». Le film aurait peut-être, par sa sim­ple ambi­tion, éclip­sé la sor­tie de Star Wars, qui sait… À moins qu’il n’ait été un échec toni­tru­ant, antic­i­pant celui de La Porte du par­adis de Michael Cimi­no, pré­cip­i­tant ain­si encore plus la fin du Nou­v­el Hol­ly­wood.

Jodorowsky’s Dune est ain­si empreint d’une dis­crète mélan­col­ie, celle de l’échec d’une cer­taine con­tre-cul­ture à franchir le cap des années 80, si ce n’est pour les ini­tiés. On repense par exem­ple à George Romero, qui lui aus­si débor­dait d’ambition pour un Day of the Dead pen­sé comme l’apogée spec­tac­u­laire de sa trilo­gie des morts vivants. On le sait, Romero accoucha à l’arrivée d’un film fauché encore aujourd’hui més­es­timé, tan­dis que défer­laient sur les écrans les gross­es machines de Lucas, Spiel­berg et Zemeck­is. L’époque avait changé, Hol­ly­wood aus­si. Une par­tie de l’équipe réu­nie par Jodor­owsky pour Dune se retrou­vera néan­moins sur le pre­mier Alien, con­tre-point sai­sis­sant de noirceur à la sci­ence-fic­tion grand pub­lic de Star Wars. Mais plus aucune pro­duc­tion hol­ly­woo­d­i­enne du genre ne béné­ficiera d’une ambi­tion aus­si totale que celle que Jodor­owsky avait pour son Dune. Cer­tains réus­siront bien à ruser par la suite, détour­nant des pro­jets à la barbe de stu­dios pour les ren­dre plus sub­ver­sifs qu’ils n’en avaient l’air de prime abord (Ver­ho­even avec son génial Star­ship Troop­ers, s’il ne fal­lait en citer qu’un). Mais Jodor­owsky avait pour lui cette croy­ance qu’un tel pro­jet pou­vait avancer en pleine lumière. C’é­tait bien sûr sans compter qu’Hol­ly­wood n’a jamais cessé d’être une indus­trie, et ce même dans ses épo­ques en apparences les plus libres. Quar­ante ans après son échec, une lueur réap­pa­raît dans son regard dès lors que le réal­isa­teur se met à décrire des scènes de son faramineux Dune, exp­ri­mant tour à tour folie, amer­tume, rage, et un désir absolu de ciné­ma. Or c’est quand il laisse cette lueur-là vivre que le doc­u­men­taire de Frank Pavich est de loin le plus con­va­in­cant.