Cela fait dix-neuf ans et le sacre polémique de Michael Moore qu’un véri­ta­ble doc­u­men­taire (on exclut les films hors normes de Godard) n’avait pas con­cou­ru à la Palme d’or. Si l’on pou­vait se réjouir de cette (rel­a­tive) ouver­ture à une forme ordi­naire­ment can­ton­née aux sec­tions par­al­lèles, la décou­verte du très atten­du nou­veau film de Wang Bing venait con­traster légère­ment la joie sus­citée par l’annonce de sa présence dans la sélec­tion reine : Jeunesse (Le Print­emps), pre­mière par­tie d’un trip­tyque, est peut-être un événe­ment à l’échelle de l’histoire récente du Fes­ti­val de Cannes, mais pas vrai­ment à celle du ciné­ma de Wang Bing. On aurait même presque ten­dance à le tenir pour rel­a­tive­ment mineur com­paré à ses dernières œuvres, notam­ment Argent amer, avec laque­lle il partage un cadre et un sujet voisin. Mais au fond qu’importe : la méth­ode bien rodée du doc­u­men­tariste, d’une pré­ci­sion par endroits ren­ver­sante, accouche à nou­veau d’un beau film.

Le patchwork

La caméra de Wang Bing s’est instal­lée dans la cité de Zhili, où pul­lu­lent des ate­liers de con­fec­tion tex­tile accueil­lant une main‑d’œuvre essen­tielle­ment con­sti­tuée de jeunes femmes et hommes issus de provinces rurales. Au sein d’une struc­ture très frag­men­tée où se téle­scopent plusieurs petits groupes et fig­ures, le mon­tage procède assez limpi­de­ment à une forme de tis­sage entre le labeur de ces ouvri­ers émérites (leurs gestes sont si rapi­des qu’on croirait à plusieurs endroits que Wang Bing accélère le défile­ment des images) et leurs vies affec­tives. Par une embardée dont le cinéaste a le secret, on décou­vre, une fois le film déjà bien avancé, que les dor­toirs des tra­vailleurs se trou­vent dans les mêmes bâti­ments, voire étages, que les work­shops : ici, il n’existe aucune dis­tance entre l’intime et la machine cap­i­tal­iste, ryth­mant à une cadence folle des journées indif­féren­cia­bles les unes des autres. C’est d’ailleurs sou­vent à l’intérieur même des ate­liers que s’esquissent d’abord une com­plic­ité ou une ten­dresse nais­sante entre les jeunes gens observés, de près ou à dis­tance, par le cinéaste.

Wang Bing alterne ain­si des por­traits de cou­ples ou d’amis avec la descrip­tion métic­uleuse des rap­ports de force qui régis­sent cette indus­trie. Si les patrons et maîtres d’œuvre parais­sent dans un pre­mier temps peu présents (du moins devant la caméra de Wang Bing), lais­sant tra­vailler leurs employés dans une atmo­sphère plutôt déten­due, le cinéaste détaille en revanche les négo­ci­a­tions récur­rentes sur le prix des arti­cles – on est payé ici à la pièce, pour max­imiser le ren­de­ment. Cette manière d’éparpiller le doc­u­men­taire en une série de faux par­tic­u­lar­ismes, qui ren­voient sys­té­ma­tique­ment aux mêmes sit­u­a­tions et con­di­tions, est à la fois la force du film mais peut-être aus­si sa lim­ite : le dis­posi­tif, qui se con­cen­tre sur un plus grand nom­bre de « per­son­nages » et de micro­cosmes que d’habitude, implique néces­saire­ment de pass­er moins de temps avec cha­cun. D’où l’impression que se fait ici plus rare l’une des richess­es du ciné­ma de Wang Bing : ses rup­tures de ton, qui lézardent des blocs de réel d’un rac­cord ou d’un mou­ve­ment de caméra. On en trou­ve toute­fois une, ver­tig­ineuse, qui offre au film sa plus belle scène : au cours d’une journée de tra­vail ordi­naire, des chamail­leries joyeuses dégénèrent subite­ment en une véri­ta­ble bagarre lorsqu’un ouvri­er reçoit un pro­jec­tile de la part de l’un de ses col­lègues. Au milieu du tumulte, cap­turé en un plan-séquence unique, Wang Bing opère un improb­a­ble panoramique pour se con­cen­tr­er sur une ouvrière en retrait, le regard étrange­ment ému, sans que l’on sache pourquoi, con­tin­u­ant mal­gré tout sa tâche alors que l’attention du reste de l’atelier est sus­pendue à la rixe. (Très) rares sont les doc­u­men­taristes qui fil­ment si minu­tieuse­ment des sit­u­a­tions nées du hasard que la moin­dre inflex­ion de leur mise en scène sem­ble les redessin­er. Wang Bing est assuré­ment l’un d’entre eux.