Le Jeune Karl Marx : le titre du dernier long-métrage de fic­tion de Raoul Peck ren­voie implicite­ment à un autre, Young Mr Lin­coln (Vers sa des­tinée) de John Ford, sans pour autant que la cita­tion n’ait valeur d’hommage. Au con­traire, elle s’inscrit plutôt dans une démarche de décon­struc­tion : de l’aveu de Peck lui-même, son film ambi­tionne de repren­dre à son compte ce qu’il appelle le « vocab­u­laire » du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en pour retourn­er ses armes con­tre lui. Si la parole des cinéastes importe moins que leurs films, le dis­cours cri­tique de Peck (qui revendique même une « approche marx­iste » dans sa manière de repro­duire les appa­rats du biopic hol­ly­woo­d­i­en pour mieux les désamorcer et attein­dre une vérité de la fig­ure) met ceci dit en exer­gue une con­tra­dic­tion gênante entre le bien-fondé de l’entreprise et la réal­ité de ce qu’elle recou­vre. Pour mieux resituer la pen­sée de Marx au sein du con­texte intel­lectuel mais surtout social de l’époque, Peck insiste par­ti­c­ulière­ment sur le soin « doc­u­men­taire » de la recon­sti­tu­tion : le jeune philosophe ne boit pas de café le matin mais de la soupe, l’écriture qui noircit les pages sur sa table de tra­vail ressem­ble exacte­ment à celle du penseur, etc. Ces procédés, bien qu’artificiels, por­tent en eux une volon­té de s’appuyer sur un réal­isme de la pein­ture du quo­ti­di­en pour être au plus près du cadre dans lequel se forge la vision de Marx. Reste que la mise en scène de Peck repro­duit pleine­ment des sché­mas de sit­u­a­tions et des proces­sus de mon­tage qui appar­ti­en­nent à un « vocab­u­laire » que le cinéaste ne ques­tionne pas.

Babillages et folklore

Prenons pour exem­ple une scène située dans le dernier temps du film : alors que Marx vient d’échouer à con­va­in­cre Proud­hon (joué par Olivi­er Gourmet) de rejoin­dre la Ligue des justes, ancêtre de la Ligue com­mu­niste, il s’attelle à rédi­ger Mis­ère de la philoso­phie, sa réponse à la Philoso­phie de la mis­ère de son con­frère français. Com­ment Peck filme-t-il la scène ? À la manière de n’importe quel biopic : dans une courte série de fon­dus se super­posant les uns aux autres, Marx rature des lignes de Proud­hon, écrit quelques notes, fait une sieste, tan­dis que de son côté Engels lit, s’endort égale­ment, puis se réveille. En quoi la mise en scène de l’écriture se dis­tingue-t-elle alors du tout-venant hol­ly­woo­d­i­en ? Défendu dans nos colonnes, I Am Not Your Negro, por­trait de James Bald­win et du racisme aux États-Unis, présen­tait dans une séquence prob­lé­ma­tique[1] un autre exem­ple de décon­struc­tion d’une image ciné­matographique (un mon­tage com­para­nt la vision idyllique de l’Amer­i­can Way of Life portée par le ciné­ma clas­sique des années 1950 à des images de corps noirs lynchés pen­dus aux arbres). Pour­tant, le film repro­dui­sait par ailleurs sage­ment toutes les con­ven­tions du doc­u­men­taire péd­a­gogique, jusque dans ses tics (ces plans de coupe der­rière la vit­re d’une voiture sous la pluie) les plus éculés. Il con­vient de ques­tion­ner la démarche de Peck, notam­ment dans sa manière de s’approprier cette fois-ci le genre bal­isé du biopic : Vers sa des­tinée avait beau s’inspirer très libre­ment de la biogra­phie de Lin­coln (et donc sans souci d’authenticité absolue), Ford mon­trait le futur prési­dent (et le mythe statu­fié du dernier plan) en prise avec une affaire judi­ci­aire et des gens du peu­ple pour mieux saisir le fonde­ment — mythologique — de son action poli­tique à venir. Ici, la recon­sti­tu­tion cherche certes à repro­duire l’époque avec fidél­ité mais s’en remet à un babil­lage con­venu pour ren­dre compte de l’effervescence des débats, réduits sou­vent à la cita­tion de noms et d’ouvrages con­nus. C’est ce que pointe ain­si la dernière ren­con­tre entre Marx et Proud­hon, où ce dernier profère, dans le vestibule d’un grand hôtel, un « Messieurs, l’Histoire est devant nous » qui dit bien l’incapacité de Peck à saisir le cli­mat de l’époque en dehors de quelques maximes théâ­trales qui ne font qu’effleurer la sur­face du sujet.

Peck peut bien ouvrir et refer­mer son film par des séquences empha­tiques met­tant en scène des pro­lé­taires aux vis­ages noir­cis ou fix­ant fer­me­ment la caméra, il n’en tombe pas moins dans l’écueil du folk­lore, les scènes de pal­abres sur les iné­gal­ités des sociétés cap­i­tal­istes s’en ten­ant à une sché­ma­ti­sa­tion par­fois car­i­cat­u­rale (les bour­geois et enne­mis intel­lectuels de Marx sont laids ou affichent une mine pat­i­bu­laire). C’est d’autant plus dom­mage que le film con­te­nait en son sein des pistes scé­nar­is­tiques plus à même de creuser la pro­fondeur de la fig­ure de Marx, à l’image de ces séquences où le penseur est soumis à ce qu’il décrit (la force de tra­vail comme une marchan­dise que le pro­lé­taire est con­traint de ven­dre). Il faut toute­fois assis­ter au générique de fin, mon­tage d’images d’archives mon­trant tour à tour le Che, Rea­gan et Thatch­er, Man­dela et le crash bour­si­er de 2008, pour com­pren­dre que la vision poli­tique du cinéaste ne brille pas par sa rigueur et sa sub­til­ité, mais ressem­ble davan­tage à un agré­gat d’idées som­maires et de rac­cour­cis par­fois abrupts.

Notes

Notes
↑1 En écho à une phrase de Bald­win, Peck procé­dait ain­si à un mon­tage entre deux images que tout sépare (Doris Day dans une cui­sine et des corps pen­dus dans le sud des États-Unis), moins pour illus­tr­er une logique de cause à effet que pour sus­citer un choc chez le spec­ta­teur et lui mon­tr­er que le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en de l’époque con­sti­tu­ait une bulle en décalage de la réal­ité. Reste que les deux images n’ont à pro­pre­ment par­ler aucun lien l’une par rap­port à l’autre ; seul l’effet de con­traste dicte le mon­tage de Peck, pas la per­ti­nence du dis­cours que forme la super­po­si­tion des deux images (à titre de com­para­i­son, Peck pour­rait tout à fait par­venir au même résul­tat en mon­tant une séquence de La La Land avec une scène de bavure poli­cière, sans que l’argument ne change d’un iota — « prou­ver » en un exem­ple que la fic­tion déna­ture ou lisse le réel).