S’inscrivant dans la veine « archiviste » de Raoul Peck (I’m not Your Negro et Ernest Cole, pho­tographe), 2+2=5 pro­pose une « lec­ture » de George Orwell. Mais atten­tion : le terme doit s’entendre ici dans son accep­tion la plus lit­térale, et non comme une inter­pré­ta­tion ou une analyse de son œuvre. L’écrivain pour­rait même être crédité en tant que scé­nar­iste : son jour­nal, rédigé à la fin de sa vie en Écosse, est lu par la voix off d’Eric Ruff, au tim­bre chaud et pro­fond, qui donne l’impression de s’être égaré à une heure tar­dive sur les ondes de France Cul­ture. À l’image, Raoul Peck brasse une masse impor­tante d’archives venues du monde entier, du XXème siè­cle à aujourd’hui, pour illus­tr­er les analy­ses poli­tiques de l’auteur de 1984. On y trou­ve aus­si bien des archives famil­iales (pour accom­pa­g­n­er les pas­sages sur l’enfance de l’auteur), que des extraits de films, de jour­naux télévisés, de pub­lic­ités, de doc­u­men­taires ama­teurs ou encore des affich­es et des pho­togra­phies de guerre con­vo­qués afin d’illustrer sa vision du total­i­tarisme. Orwell évoque la guerre ? Les ruines de Berlin en 1945, puis celles de l’Ukraine ou de Gaza aujourd’hui se suc­cè­dent alors à l’écran. Il écrit sur le pou­voir des dic­ta­teurs ? Défi­lent pêle-mêle les por­traits de Hitler, de Staline, mais aus­si de Pou­tine, Xi Jin­ping ou Trump. Telle est la thèse du film, martelée à chaque nou­velle séquence : Orwell était un vision­naire, il avait tout prévu.

On peut oppos­er à ce par­ti pris deux réserves. D’abord, cette manière d’appréhender l’œuvre n’est pas nou­velle – elle est même dev­enue un lieu com­mun que l’on retrou­ve dans les dis­ser­ta­tions de phi­lo au lycée. Ensuite, elle s’appuie sur le mythe con­venu de l’écrivain vision­naire. Or, extrap­olant ses diag­nos­tics dans un univers fic­tif et futur­iste, Orwell n’a rien prophétisé ; il a décrit, à par­tir des dic­ta­teurs de son époque, les mécaniques du total­i­tarisme dans une per­spec­tive struc­turelle. Que ses obser­va­tions con­ser­vent une part de per­ti­nence des décen­nies plus tard n’est donc pas si sur­prenant. Le con­stater avec com­ponc­tion, sans chercher à penser Orwell au présent (c’est-à-dire en con­frontant ses con­stats aux muta­tions du con­tem­po­rain) revient surtout à pan­théonis­er l’auteur, qui n’en a pour­tant guère besoin. Les textes d’Orwell ont depuis longtemps quit­té le champ lit­téraire pour entr­er dans le lan­gage courant – cf. par exem­ple le terme de « novlangue ». Par sa déférence, 2+2=5 n’évite d’ailleurs pas le piège de l’antienne, comme le mon­tre un trait formel récurent : en plus d’être lues, les cita­tions les plus célèbres de l’écrivain sont inscrites à l’écran (dans une improb­a­ble police bar­i­olée), comme réduites à de sim­ples slo­gans pub­lic­i­taires, voire à des mantras – « La guerre, c’est la paix », etc.

1=1

Si l’œuvre d’Orwell ne gagne donc pas grand-chose à cette mise en doc­u­men­taire, les archives, elles, per­dent de leur sub­stance en étant passées à la moulinette dis­cur­sive. Le titre du film rap­pelle une fameuse expres­sion de Godard à pro­pos du mon­tage : « 1+1=3 », sig­nifi­ant que la col­li­sion entre deux images dis­tinctes en pro­dui­sait une troisième. La for­mule qui con­viendrait le mieux au film de Peck serait plutôt : 1=1, soit la sim­ple égal­ité tau­tologique. Bien que le mon­tage ratisse large (extraits de films, de jour­naux TV, de pub­lic­ités, de doc­u­men­taires ama­teurs, des pho­togra­phies de guerre, etc.), cette diver­sité de matéri­aux se fond dans un flux homogène sub­or­don­né à l’illustration d’une thèse. Peck procède par énuméra­tion : les plans s’accumulent pour illus­tr­er un con­cept général énon­cé en com­men­taire (la société de sur­veil­lance, la mis­ère, la mil­i­tari­sa­tion des corps, etc.). L’ensemble donne l’impression d’avoir été con­stru­it à par­tir d’une recherche par mots-clés dans une vaste banque d’images uni­verselle, où chaque frag­ment n’est plus envis­agé pour ses pro­priétés plas­tiques mais pour sa valeur thé­ma­tique. Dans ce dia­po­ra­ma redon­dant, la parole sup­plante donc l’image, mais cette hiérar­chie révèle un para­doxe plus pro­fond entre réel et analyse poli­tique : les images du monde sem­blent con­vo­quées pour glo­ri­fi­er la pen­sée d’Orwell, alors que celle-ci devrait juste­ment, en principe, servir à mieux  com­pren­dre le monde.

Cette homogénéi­sa­tion trahit par ailleurs une con­tra­dic­tion qui neu­tralise la portée du film : elle est le fruit de cer­tains stan­dards du doc­u­men­taire télévi­suel. En témoigne un procédé appliqué à l’ensemble des pho­togra­phies : un léger zoom numérique qui vient recadr­er l’image d’origine. Loin d’un usage cri­tique qui vis­erait, par exem­ple, à attir­er l’attention sur un détail pour ren­vers­er la struc­ture préex­is­tante de l’image, le mou­ve­ment vient tou­jours se con­cen­tr­er sur l’élément sail­lant que la com­po­si­tion met­tait d’emblée en valeur. Alors qu’il finit presque par devenir imper­cep­ti­ble à force d’être employé, ce zoom inter­pelle au moment où il est appliqué à la pho­togra­phie, très médi­atisée, du cadavre du petit Aylan, un enfant syrien de trois ans échoué sur une plage turque. Le procédé a cette fois un effet pré­cis, celui de ren­forcer l’indignation pro­duite par l’image, comme si elle n’était pas déjà suff­isam­ment intolérable par elle-même. Si Peck est libre de ne pas respecter l’intégrité de l’archive, on peut s’interroger sur la moti­va­tion de ses manip­u­la­tions. Ce type de recadrage a été maintes fois employé dans le ciné­ma mil­i­tant d’agit-prop, auquel pour­rait être affil­ié 2+2=5. Le célèbre court-métrage pam­phlé­taire Now! de San­ti­a­go Álvarez y recourait notam­ment pour fig­ur­er des scènes d’une grande vio­lence : les crocs d’un chien enfon­cés dans le corps d’un homme noir, le pied d’un polici­er blanc écras­ant le vis­age d’un man­i­fes­tant au sol, etc. Les zooms et dézooms très rapi­des, asso­ciés à un mon­tage sac­cadé, y étaient mobil­isés pour leurs pro­priétés ciné­tiques ; ils par­tic­i­paient d’une stratégie formelle visant à con­ver­tir la colère sus­citée par ces images en mou­ve­ment de révolte, porté par le chant révo­lu­tion­naire de Lena Horne. Dans le cas de la pho­togra­phie d’Aylan, le procédé relève davan­tage d’une con­ven­tion télévi­suelle pro­hibant l’image fixe au prof­it de la stim­u­la­tion visuelle per­ma­nente, qu’il s’agisse d’une pho­togra­phie de la famille Orwell ou d’un por­trait de Don­ald Trump glané sur Google Images.

Ce for­matage est pal­pa­ble à plusieurs endroits : la musique omniprésente, les plans de drone, la typogra­phie numérique mimant la machine à écrire, etc. Autant de procédés qui per­me­t­tent certes d’in­suf­fler du rythme, mais lais­sent peu de place pour penser : Orwell : 2+2=5 conçoit avant tout le lien entre art et poli­tique sur le mode du dis­cours édi­fi­ant. À la fin du film, l’écran devient noir tan­dis que la voix off, citant Orwell, inter­roge d’un ton sen­ten­cieux : « Com­mencez-vous à voir le monde tel que nous l’avons créé ? » Par cet effet rhé­torique per­for­matif, l’écrivain s’adressait directe­ment à ses lecteurs, val­i­dant par antic­i­pa­tion l’efficacité de ses démon­stra­tions. Avec le fond noir, Peck s’approprie le procédé, comme s’il par­lait  lui aus­si aux spec­ta­teurs du film. Mais l’effet manque sa cible : au lieu d’organiser un dessille­ment, le film a surtout recy­clé deux heures durant la pen­sée d’un auteur déjà large­ment canon­ique.