Après The Descent de Neil Mar­shall, sor­ti l’an dernier, Iso­la­tion serait-il la preuve que le renou­veau du ciné­ma d’épou­vante vient d’outre-Manche? Oui, à en croire le jury de Gérard­mer, qui lui a décerné en jan­vi­er son Grand Prix ain­si que le Prix de la cri­tique inter­na­tionale. Les deux films parta­gent d’ailleurs quelques points com­muns: une même volon­té de faire sur­gir l’hor­reur d’un envi­ron­nement naturel, une farouche déter­mi­na­tion à coller au plus près du réel pour créer une peur crédi­ble et vis­cérale, qui vient chercher le spec­ta­teur en lui empoignant les tripes. Pas de doute: là où le ciné­ma fan­tas­tique améri­cain con­tin­ue de nav­iguer entre remakes et for­mules éprou­vées pour jeunes actri­ces blondes équipées en décol­letés, là où les Japon­ais s’épuisent à recy­cler des his­toires de fan­tômes aux cheveux gras, nos voisins anglo-sax­ons inven­tent un nou­veau genre, le film d’hor­reur social. Un peu comme si Ken Loach et Wes Craven accouchaient d’une progéni­ture mer­veilleuse­ment dif­forme. Si l’on ajoute Shaun of the Dead (Edgar Wright, 2005), une par­o­die des films de zom­bies de Romero qui réus­sis­sait l’ex­ploit d’être drôle, effrayant et par­faite­ment per­ti­nent dans son com­men­taire sur la work­ing-class anglaise (celle des pubs et des fish and chips), on se sur­prend à guet­ter chaque film de ces jeunes cinéastes avec impa­tience.

Force est de con­stater que Bil­ly O’Brien, dont Iso­la­tion est le pre­mier long métrage, fait preuve d’une sacrée maîtrise dans l’art du sus­pense et de la mon­tée de l’an­goisse. Dès les pre­mières min­utes, le décor est plan­té: une exploita­tion agri­cole per­due dans la cam­pagne irlandaise, un pro­prié­taire acca­blé par les dettes qui viv­ote en «prê­tant» son bétail à des lab­o­ran­tins peu scrupuleux, une vache sur le point de met­tre bas et un curieux cou­ple venu planter sa car­a­vane juste à côté: on se croirait presque chez François Dupey­ron, péri­ode C’est quoi la vie? O’Brien part d’une vérité soci­ologique (le désas­tre économique qui laisse la plu­part des agricul­teurs européens sur le car­reau) pour jouer avec des peurs col­lec­tives très con­tem­po­raines: la mal­adie de la vache folle, le clon­age et autres manip­u­la­tions géné­tiques. D’un pos­tu­lat de départ qui aurait pu tout aus­si bien être celui d’une chronique sociale, il réus­sit à gliss­er vers un malaise dif­fus mais tenace, dont la lente pro­gres­sion vers une hor­reur inqual­i­fi­able évoque de temps à autre la même mécanique de la peur que Fried­kin dans L’Ex­or­ciste, par exem­ple. Une sim­ple aus­cul­ta­tion vétéri­naire devient, dans Iso­la­tion, par­ti­c­ulière­ment trau­ma­ti­sante…

Caméra à l’é­paule, éclairage min­i­mal­iste, comé­di­ens physique­ment crédi­bles: Bil­ly O’Brien crée un envi­ron­nement dénué de tout arti­fice pour un résul­tat cri­ant de vérité. Cet improb­a­ble mélange entre un réal­isme presque rad­i­cal et un scé­nario cauchemardesque à souhait est pour beau­coup dans la réus­site de Iso­la­tion. Une intrigue sec­ondaire (un jeune cou­ple vient se plan­quer à côté de la ferme, pour­chas­sé par la famille de la jeune femme qui ne voit pas cette liai­son d’un très bon œil) ren­force effi­cace­ment cette volon­té de crédi­bilis­er l’his­toire en la racon­tant du point de vue de per­son­nages qui ressem­blent à tout un cha­cun. La recette est vieille comme le monde, mais preuve en est qu’elle fonc­tionne: l’i­den­ti­fi­ca­tion avec les héros est pour beau­coup dans la réus­site du film.

S’ac­quit­tant fort bien de quelques pas­sages oblig­és qui ren­dent hom­mage à des clas­siques du genre tels qu’Alien, Les Dents de la mer ou The Thing, Bil­ly O’Brien main­tient une cer­taine pres­sion pen­dant les trois quarts du film mais, hélas, rate son final: faute de moyens, sa « créa­ture » est plus ridicule qu’­ef­frayante. Le réal­isa­teur aurait gag­né à ne pas la mon­tr­er du tout car dès lors, Iso­la­tion retombe comme un souf­flé. Mais qu’im­porte, finale­ment: être capa­ble de renou­vel­er un genre exsangue est déjà une belle réus­site, et si Bil­ly O’Brien ne se fait pas trop vite débauch­er par une indus­trie hol­ly­woo­d­i­enne en manque cru­el de sang neuf, on peut espér­er qu’il con­tin­uera encore longtemps d’al­i­menter nos pires cauchemars…