Des maisons par­cou­rues de couloirs cachés et d’escalier dérobés, la lit­téra­ture goth­ique avait déjà fait un sujet cen­tral : il était aisé d’y voir une représen­ta­tion de la psy­ché de son pro­prié­taire. C’est avec sub­til­ité que le réal­isa­teur Andrés Baiz fait appel à cette thé­ma­tique emprun­tée à Poe, préférant en appel­er plus directe­ment aux mânes d’Al­fred Hitch­cock, pour Fenêtre sur cour prin­ci­pale­ment. Que celles-ci ne se dérangent pas, cepen­dant : le voy­age n’en vaudrait pas la peine.

Mais qu’est-il arrivé à Belén ? La ques­tion occupe plus le spec­ta­teur qu’Adrián, son petit ami. À peine la jeune femme a‑t-elle dis­parue, ne lais­sant qu’un mes­sage de rup­ture en vidéo, que le jeune homme, tac­i­turne chef d’orchestre, va se con­sol­er dans les bras de Fabi­ana, une accorte serveuse de bar. Cepen­dant, bien­tôt, de signes mys­térieux en sons fan­tas­tiques, la ques­tion s’im­pose à Fabi­ana : qu’est-ce qui hante donc la grande mai­son qu’oc­cu­paient, aupar­a­vant, Belén et Adrián ? Le fan­tôme, trompé et vengeur, de la jeune femme, est-il pris­on­nier de ces murs, ou la réal­ité est-elle plus inat­ten­due encore ?

Plus encore qu’Al­fred Hitch­cock, c’est à son émule Bri­an De Pal­ma qu’An­drés Baiz fait référence dans Inside : il place le film au croise­ment du monde baroque du réal­isa­teur de Blow Out et d’un sym­bol­isme hérité du goth­ique et du sur­réal­isme. A pri­ori, la per­spec­tive est exci­tante, méri­toire, mais hélas desservie par un sens de la nar­ra­tion laborieux. Par­tant de son mys­térieux pos­tu­lat, Andrés Baiz, dont il s’ag­it du sec­ond long métrage, choisit de pour­suiv­re des pistes mul­ti­ples, autant nar­ra­tives que tem­porelles. Le pari est risqué, mais maîtris­er son style pour­rait con­duire à la créa­tion d’un film à l’am­biguïté vénéneuse. Dans les faits, l’ap­proche d’An­drés Baiz est plus factuelle : il va com­mencer son film avec la ren­con­tre d’Adrián et de Fabi­ana, après le départ de Belén, pour une large par­tie du film, pour pass­er au point de vue de Belén dans la sec­onde par­tie. Même si les points de vue s’al­ter­nent, les faits ne changent pas : le spec­ta­teur est changé en nar­ra­teur omni­scient, seul con­scient des ten­ants et aboutis­sants du drame qui se joue. L’ef­fet de répéti­tion, cepen­dant, s’en­lise dans une relec­ture soigneuse mais peut-être un peu trop lit­térale des événe­ments déjà vécus.

Sans rythme réel, l’ef­fet de miroir entre les deux nar­ra­tions devient vite las­sant, d’au­tant que le réal­isa­teur ne sem­ble pas vouloir forcer le trait, esthé­tique­ment : l’op­po­si­tion entre la lumière et les ténèbres, le sym­bol­isme fan­tas­tique qui pour­rait en découler ne sem­blent pas l’in­téress­er, à l’ex­cep­tion de la scène qui forme le piv­ot entre les deux points de vue, inat­ten­due et glaçante.

Et pour­tant, la portée sym­bol­ique de son réc­it n’échappe man­i­feste­ment pas au réal­isa­teur. D’une part, il conçoit man­i­feste­ment la mai­son comme une per­son­ne, à l’in­star de Dario Argen­to avec les labyrinthes éloignés de toute cohérence archi­tec­turale de Sus­piria et d’Infer­no. D’autre part, il est rapi­de­ment évi­dent qu’il con­stru­it Fabi­ana et Belén comme les deux faces d’une même pièce, les deux ver­sants d’une per­son­nal­ité – ajou­tons à cela la prison de Belén, cachée der­rière les murs, et nous voilà en plein sym­bol­isme psy­ch­an­a­ly­tique, avec une lutte amère entre con­science et incon­science. Cette cham­bre cachée, des­tinée à assur­er la sécu­rité d’un ancien nazi en fuite en Amérique du Sud, n’est-elle pas, égale­ment, l’in­con­scient du con­ti­nent, dans lequel stagne encore la cul­pa­bil­ité d’avoir fait accueil aux crim­inels en fuite à l’is­sue de la Sec­onde Guerre mon­di­ale ?

Présent en fil­igrane, ce dis­cours sub­til sem­ble pour­tant échap­per aux inter­prètes : si Clara Lago, dans le rôle de Belén, s’avère plutôt con­va­in­cante, le car­ac­tère plus badin de son per­son­nage can­tonne Mar­ti­na Gar­cía dans le rôle d’une écervelée sans nuance. Quant à Adrián, son inter­prète Quim Gutiér­rez affiche un jeu remar­quable­ment atone : la colère, la triste, le désir ou la joie, le doute, la peur, ou la con­cen­tra­tion ne parvi­en­nent pas à lui desser­rer les mâchoires, à sus­citer plus d’une expres­sion dans son regard : un jeu pro­pre­ment mono­lithique, péri­ode 2001 – grand, plat et raide.

Encom­bré par la mul­ti­plic­ité de ses niveaux de lec­ture, et par son sym­bol­isme omniprésent, le réal­isa­teur Andrés Baiz peine donc à insuf­fler un tant soit peu de vie à son intrigue. Résul­tat : l’é­touf­fe­ment et la ten­sion atten­dus retombent vite, lais­sant un film glacé et pous­siéreux comme une cham­bre secrète que l’on aurait oubliée.