C’est auréolé du suc­cès de Pul­sions que Bri­an De Pal­ma s’est attelé en 1981 à Blow Out, épaulé par un bud­get con­fort­able et la présence de la star mon­tante du moment qui devait en prof­iter pour ré-ori­en­ter sa car­rière : John Tra­vol­ta. Béné­fi­ciant même du final cut, le cinéaste est allé jusqu’au bout de sa démarche de cinéphile obses­sion­nel, par­tant d’un pos­tu­lat sim­i­laire à celui de Blow Up d’An­to­nioni pour aller jusqu’au final trau­ma­tique. Le film fut un bide reten­tis­sant. Mal­gré ça, les admi­ra­teurs du cinéaste le con­sid­èrent comme l’un de ses plus aboutis. On y trou­ve en effet tout ce qui a séduit une par­tie de la cinéphilie française chez lui. Mais la séduc­tion ne dure qu’un temps…

Jack Ter­ry (John Tra­vol­ta) est un peu comme Bri­an De Pal­ma : son lien au monde passe exclu­sive­ment par une machiner­ie enreg­istreuse. Il est ingénieur du son pour le ciné­ma, ce qui lui donne l’oc­ca­sion de saisir toutes sortes de bruits, de les tri­t­ur­er et de leur don­ner le sens qu’il veut. Mais leur pro­pre sens, par­fois, ressur­git. Ain­si, lorsqu’une nuit il enri­chit sa banque de don­nées sonores à l’aide de son mag­né­to­phone, il enreg­istre par hasard le son d’un acci­dent de voiture, duquel il sauvera d’ailleurs une pas­sagère. En ré-écoutant la bande, il décou­vre que le déra­page des pneus est précédé d’une déto­na­tion qui ressem­ble beau­coup à celle d’un coup de feu. Et comme le con­duc­teur, décédé sur le coup, n’est autre que le gou­verneur favori aux prochaines prési­den­tielles face au can­di­dat sor­tant, il se pour­rait bien que l’on soit en plein com­plot poli­tique. Faire éclater la vérité sera alors pour Ter­ry une ques­tion d’im­age qu’il fau­dra associ­er à ce son pour ain­si obtenir un film. Mais la vraie ques­tion que l’on se pose nous, spec­ta­teurs (et acces­soire­ment cri­tiques), est de savoir si la vérité est ce que De Pal­ma veut faire éclater avec ce film-ci. On con­naît le goût pronon­cé de ce dernier pour les tech­niques de pris­es de vue et de mon­tage, on le sait fasciné par les pos­si­bil­ités du ciné­ma. Mais la vérité ? C’est-à-dire ce que le ciné­ma est capa­ble de mon­tr­er et que l’œil humain ne saurait voir sans lui ? En y repen­sant, chez De Pal­ma, elle n’a jamais réelle­ment dépassé le stade des général­ités vagues du genre : “la guerre stim­ule nos pul­sions vio­lentes”, “la poli­tique cor­rompt”, “les faux-sem­blants règ­nent” et “les femmes sont dou­bles”. Autrement dit, ça ne va pas très loin.

Pour­tant, il faut voir les efforts qu’il déploie pour faire par­ler ses images, entre mou­ve­ments com­plex­es, écrans divisés en deux, trav­el­lings cir­cu­laires et mon­tages alternés, son découpage témoigne tou­jours d’un amour vif pour la chose ciné­ma. Mais la chose seule­ment. Le ciné­ma, pour faire vite, ce n’est rien d’autre qu’une façon de regarder la vie. De Pal­ma, lui, regarde le ciné­ma regarder la vie, mais la vie elle-même, on ne peut pas vrai­ment dire qu’elle le pas­sionne. Et c’est ce qui frappe le plus quand on revoit Blow Out à l’oc­ca­sion de sa ressor­tie, réputé l’un de ses meilleurs films, vir­tu­ose, certes, mais qui sonne ter­ri­ble­ment creux : peu de vie s’en échappe. Pas suff­isam­ment du moins pour en faire le film majeur que nos sou­venirs nous lais­saient espér­er. Parce que le réal­isa­teur de Scar­face est un très bon manip­u­la­teur de forme, Blow Out est un thriller prenant, parce qu’il est pas­sion­né comme per­son­ne par la façon dont les appareils cap­turent et retran­scrivent le monde, le film est par moments un excel­lent doc­u­men­taire sur la prise de son et son mon­tage (très belle scène noc­turne d’en­reg­istrement sonore avant l’ac­ci­dent). Mais on finit par com­pren­dre que les per­son­nages évadés du film noir qui tra­versent le film, son héros obsédé et trau­ma­tisé, son intrigue à base de para­noïa zaprud­er-water­ga­ti­enne sont les ingré­di­ents néces­saires à la tam­bouille pal­massi­enne, les assaison­nements d’une recette qui ne manque pas de saveur mais sin­gulière­ment d’âme.

Si De Pal­ma a su ini­ti­er bon nom­bre de cinéphiles au plaisir du découpage, à la joie de la réal­i­sa­tion sur­voltée, à la jouis­sance de la mise en scène alam­biquée, c’est parce que son désir de filmer, fort en références obses­sion­nelles en tout genre (Hitch­cock bien sûr, Eisen­stein mais aus­si Anto­nioni ici) a tou­jours dépassé le théorique et la nos­tal­gie, s’est tou­jours tourné vers l’avenir du ciné­ma sans s’éloign­er des scé­nar­ios clas­siques des films de genre. Avec lui, on s’est sur­pris à intel­lec­tu­alis­er les his­toires les plus ban­cales. Ses plus beaux films sont ceux qui frô­lent le nanar, qui se vautrent dans le mau­vais goût qui les sauve de l’a­cadémisme et du didac­tisme (comme la scène très réussie du meurtre dans les toi­lettes de la gare de Philadel­phie). Mais ses thé­ma­tiques, à la longue, lassent. Le voyeurisme du spec­ta­teur dou­blé de celui du per­son­nage et de celui du cinéaste, le pou­voir des images, leur capac­ité à men­tir ou à faire jail­lir la vérité, le ciné­ma comme rap­port au monde sont des ques­tions qui n’ont plus grand intérêt, stériles, vaines, parce que dans les années 1980, le ciné­ma maniériste se nour­ris­sant de lui-même sem­blait une solu­tion pour le revig­or­er mais aujour­d’hui, trente ans plus tard, tout cela ren­voie la cinéphilie à son pro­pre autisme et à sa com­plai­sance devant les formes ciné­matographiques qui ne dessi­nent rien d’autre que le vide qui les habite. Parce qu’en­fin le ciné­ma ne peut faire de lui son seul objet sans faire du sur­place, il risque la noy­ade – en empor­tant les cinéphiles avec lui (qui patau­gent déjà bien). Un art anthro­pophage est un art sin­istré.

On pour­rait glos­er des heures sur l’ou­ver­ture en vue sub­jec­tive façon film dans le film, sur le cri post­syn­chro­nisé par celui que pousse Nan­cy Allen avant de mourir, sur le rap­port fiction/réalité auquel s’a­joute le trau­ma­tisme poli­tique améri­cain des années 1970, bref, sur toutes les pistes mali­cieuses que lance le film. Mais à quoi cela nous avancerait-il dans le fond, si ce n’est à com­menter l’ha­bileté d’un réal­isa­teur à main­tenir haut son statut d’au­teur (chose pour laque­lle De Pal­ma excelle bien plus que Spiel­berg) et tout cela, il faut bien l’ad­met­tre, au détri­ment de l’at­tache­ment pour les per­son­nages, d’un authen­tique rap­port entre eux autre que sché­ma­tique, du jeu plutôt approx­i­matif de Tra­vol­ta, d’un pes­simisme et d’un cynisme fin­aux qui parais­sent un peu trop fab­riqués pour être hon­nêtes. Il est curieux de con­stater à la fin du film à quel point nous fûmes à la fois emportés par son souf­fle mais tout de même assez peu émus par le sort (pas franche­ment gai) réservé à Jack Ter­ry. La dis­tance que trace l’ex­er­ci­ce styl­is­tique visuel de De Pal­ma entre le spec­ta­teur et le réc­it est trop éten­due. Le besoin de revenir à un échange plus sim­ple, moins cérébral, plus humain se fait sen­tir. On mesure soudain ce qui nous éloigne d’un film comme Blow Out, qui est un bon moyen d’ac­céder à l’art d’ap­préci­er un film autrement que par son intrigue, en nous éduquant aux dérives de la mise en scène, mais qui nous laisse un peu au stade anal de la cinéphilie (“la mise en scène ver­sus le scé­nario”, et autres débats sans intérêt). Il fait penser à un amour de jeunesse qui, une fois con­som­mé, n’a plus grand-chose à apporter : insis­ter ne ferait qu’user davan­tage la rela­tion ; il faut se résign­er, désor­mais, à tourn­er la page. Un divorce, même chez les cinéphiles, n’est jamais agréable à vivre.