Au début d’Il buco, pre­mier long-métrage de Michelan­ge­lo Fram­marti­no depuis la sor­tie en 2011 de Le quat­tro volte, un vieil­lard est assis près d’un arbre, hélant ses bre­bis, le vis­age aus­si ridé que le tronc devant lequel il s’est assoupi. La nature a quelque chose d’im­muable chez Fram­marti­no : sa caméra con­tem­ple les ani­maux et les humains comme s’il s’agis­sait des derniers rescapés d’un âge prim­i­tif et atem­porel. Le quat­tro volte célébrait ain­si le mou­ve­ment cyclique de la vie, l’en­chaîne­ment néces­saire des morts et des nais­sances dans un petit vil­lage per­du d’I­tal­ie, trans­for­mant le doc­u­men­taire en une sorte de fable pan­théiste. Il buco se tient quant à lui, à pre­mière vue, du côté de la fic­tion. En 1963, tan­dis que l’on érige à Milan la plus haute tour du pays, un groupe de spéléo­logues du Nord de l’Italie se rend en Cal­abre pour descen­dre à l’intérieur d’une faille sis­mique pro­fonde de 700 mètres. Pen­dant la tra­ver­sée, un pâtre, vigie d’une nature agressée par les séides du monde mod­erne, meurt en silence. Tout au long du film, les sci­en­tifiques sont moins filmés comme des arpen­teurs de l’ex­trême que comme des faiseurs d’im­ages, puisque c’est d’abord l’esquisse de dessins au cray­on à bois qui rythme la tra­ver­sée du trou. Lorsqu’au prix d’un dur labeur, ils atteignent enfin le bout du tun­nel, le cinéaste se tourne vers le dessi­na­teur indus­triel qui les accom­pa­gne alors qu’il achève son relevé topographique. Ce dernier pose la plume sur le dessin du « buco » (le trou en ital­ien), de biais, comme pour sig­ni­fi­er que son accès sera désor­mais défini­tive­ment inter­dit. Plus tard, lors de leur voy­age pour se ren­dre sur le site des fouilles, les sci­en­tifiques sont filmés de loin, dans leur camion, sur­cadrés par de grands tri­an­gles creusés dans les murs d’un large pont en béton. La caméra épouse dans le plan qui suit le point de vue des hommes, à l’in­térieur du véhicule : la nature envi­ron­nante n’est, à son tour, vis­i­ble qu’au tra­vers d’un large trou ménagé dans la bâche qui les enveloppe. Voir le monde en homme de sci­ence, sem­ble nous dire Fram­marti­no, c’est d’abord le « cadr­er », saisir la nature dans les lim­ites d’une image, bref : faire plan.

Profondeurs habitées

Com­ment filmer la nature et les rites ances­traux des berg­ers cal­abrais sans pren­dre la pos­ture sur­plom­bante d’un mau­vais anthro­po­logue ? Fram­marti­no a adop­té, dès son pre­mier long-métrage, Il Dono (2003), le regard d’un poète bucol­ique obser­vant la nature avec empathie et drô­lerie, dont est née une écri­t­ure per­son­nelle, fondée sur les plans-séquences, les lents panoramiques latéraux et les rac­cords inat­ten­dus, à l’intérieur desquels hommes et bêtes sont filmés de loin, en plongée, occu­pant tous une place équiv­a­lente à l’in­térieur du plan. Dans Le quat­tro volte, le cinéaste tombait par­fois dans l’écueil qui con­tin­ue de car­ac­téris­er une par­tie de la nou­velle généra­tion du ciné­ma ital­ien (celle de Pietro Mar­cel­lo, Alice Rohrwach­er, Lau­ra Samani), soit un aban­don aux clichés de l’imagerie chtoni­enne, inca­pables de restituer l’énergie dégagée par le ter­ri­toire. D’où la belle sur­prise provo­quée par Il buco, où la tra­ver­sée du trou, lors de longues séquences muettes, donne le sen­ti­ment d’accéder au cœur bat­tant d’un infra­monde étour­dis­sant. Il faut sur ce point saluer le tra­vail de Rena­to Berta, chef-opéra­teur his­torique de la moder­nité européenne (Godard, Bertoluc­ci, et plus récem­ment Philippe Gar­rel). Son usage de la caméra numérique, sen­si­ble aux plus infimes vari­a­tions à l’intérieur des boy­aux coupés de toute source lumineuse extérieure, restitue sa dimen­sion événe­men­tielle à l’apparition de la lumière. Illu­mi­nant les pro­fondeurs en jetant des morceaux de papiers enflam­més, puis arpen­tant le tun­nel une lampe au front, les sci­en­tifiques dévoilent un espace en con­stante recom­po­si­tion, partagé entre une nuit épaisse et des trouées aveuglantes. C’est un véri­ta­ble espace baroque que con­stru­it patiem­ment Fram­marti­no : les murs huileux et acci­den­tés changent d’aspect et arborent un relief inédit au gré des plus infimes mou­ve­ments de la lumière, de sorte que le spec­ta­teur se perd dans les méta­mor­phoses infinies du cen­tre de la Terre. Cette manière de ne plus oppos­er ombre et clarté, mais de tra­vailler la nuit comme une glaise noire d’où sur­gi­raient d’incessantes épipha­nies, évoque (sur un ver­sant net­te­ment plus chaleureux) le tra­vail réal­isé par Pedro Cos­ta et Leonar­do Simões dans le récent Vitali­na Varela.

Si la car­togra­phie finale révèle que le tra­jet réal­isé à l’intérieur du boy­au est somme toute rec­tiligne, les anfrac­tu­osités du monde souter­rain pren­nent néan­moins la forme d’un dédale mou­vant, comme si la terre débor­dait d’une vie insai­siss­able. C’est tout l’art de Fram­marti­no que de restituer, par les moyens du ciné­ma, les dynamiques pro­fondes qui tra­versent le monde. Dans Il buco, les mou­ve­ments des per­son­nages et des ani­maux, filmés à la même dis­tance, n’ont rien de con­tin­gent, mais s’inscrivent dans un cos­mos opposant les forces de la moder­nité et les par­ti­sans d’un équili­bre naturel tra­di­tion­nel. À titre d’exemple, le voy­age de l’expédition sci­en­tifique jusqu’au vil­lage est filmé dans une série de panoramiques par­tant de la gauche pour arriv­er vers la droite. Le tra­jet est toute­fois scan­dé par de cour­tes scènes où le berg­er, les vach­es mais aus­si (plus éton­nant encore) les nuages tra­versent l’écran en sens inverse. La con­fronta­tion cul­mine dans la deux­ième moitié du film, quand le mon­tage par­al­lèle téle­scope l’expédition dans le trou et l’agonie du berg­er. Ain­si de ce long plan sur la lampe d’un spéléo­logue au-dessus d’un puits, for­mant l’image d’un œil, juste avant qu’un médecin ne vien­nent exam­in­er les yeux du mori­bond avec une petite lampe de poche. À terme, le corps du vieil­lard devient peu à peu l’incarnation de la terre vio­lée, sa mort son­nant le requiem d’une ère où l’homme et la nature vivaient en sym­biose. Et Fram­marti­no de clore son film en don­nant à enten­dre le silence après l’outrage com­mis en vain (la décou­verte du trou ne sera jamais médi­atisée), tan­dis que les nuages bas envahissent lente­ment l’écran et le recou­vrent d’une nappe blanche et ouatée, comme un linceul offert à la terre.