Sept jours : c’est le temps qu’il fau­dra non pour créer un monde, mais pour l’anéantir. Adap­té d’un roman de Jim Grace, Har­vest enreg­istre, pen­dant la mois­son, la lente ago­nie d’un vil­lage anonyme con­damné par l’inexorable marche du pro­grès. Le film déploie son réc­it comme un tableau de Brueghel ani­mé : chaque plan com­pose une vision pas­torale aux couleurs vibrantes et acidulées, superbe­ment filmée par Sean Price-Williams (l’auteur de The Sweet East, qui est égale­ment chef opéra­teur) mais bien­tôt men­acée par l’ombre gran­dis­sante de l’enclosure[1]. Dans ce micro­cosme anachronique où les rit­uels (tan­tôt chré­tiens, tan­tôt païens) se con­fondent, l’arrivée durant la deux­ième moitié du film du seigneur Jor­dan (Frank Dil­lane) sonne le glas d’une com­mu­nauté en osmose avec la terre. Il entend bien récupér­er son héritage des mains de son mal­adroit cousin et actuel maître des lieux, Charles Kent (Har­ry Melling), non seule­ment pour affirmer son autorité, mais surtout pour impos­er une logique de dom­i­na­tion fon­cière liée à l’appropriation et à la rentabil­ité, deux impérat­ifs incom­pat­i­bles avec la vie com­mu­nau­taire des vil­la­geois.

Ce décor riche et abon­dant se dévoile à tra­vers le point de vue du mar­gin­al Wal­ter Thirsk (Caleb Landry Jones). Ni vil­la­geois, ni seigneur, ce nar­ra­teur impuis­sant, au com­porte­ment par­fois lâche, observe la cat­a­stro­phe sans ten­ter de l’enrayer. Sa posi­tion d’entre-deux se man­i­feste jusque dans la com­po­si­tion des plans, où il appa­raît presque sys­té­ma­tique­ment seul ou en bor­dure du groupe, y com­pris lors des rit­uels et sacre­ments (Wal­ter procède à son pro­pre bap­tême au début et à la fin du film, par­ticipe à la péni­tence des vagabonds sur piloris ou encore à la fête de la mois­son). Sa voix off guide la tra­ver­sée d’un folk­lore con­damné, évo­quant occa­sion­nelle­ment (cf. la balade avec le car­tographe) le lyrisme et le fatal­isme du Ter­rence Mal­ick de La Balade sauvage ou des Moissons du ciel.

Quadrillage

La mise en scène orchestre de la sorte le con­traste entre deux espaces : les lieux où se retrou­vent les vil­la­geois, filmés en longue focale et sat­urés de couleurs et de sons, s’opposent aux intérieurs froids du manoir de Kent, dans lequel règne le silence. Cette par­ti­tion traduit le choc entre deux visions irré­c­on­cil­i­ables : l’une col­lec­tive, l’autre indi­vid­u­al­iste. À l’arrivée du seigneur, les teintes de la nature, jusqu’alors flam­boy­antes, se ternissent irrévo­ca­ble­ment, comme si la seule portée de son regard annonçait la destruc­tion à venir, avant même que ne s’amor­cent les saccages et les tor­tures infligés aux habi­tants.

Bien qu’empruntant aux codes de ce que l’on appelle la folk hor­ror, Tsan­gari se démar­que des pro­duc­tions récentes (Mid­som­mar d’Ari Aster, The Witch de Robert Eggers, Enys Men de Mark Jenkin, etc.) par son approche résol­u­ment anti­colo­niale et ant­i­cap­i­tal­iste. Ici, la crainte ne sur­git pas de la nature elle-même, ni même de sa com­mu­nauté recluse, mais de sa mise au pas. Le film con­stru­it ain­si sa cri­tique à tra­vers un jeu de regards, tan­tôt accusa­teurs, ten­dres, coupables ou résignés des vil­la­geois. « Des yeux partout », comme le remar­que Wal­ter devant les formes cir­cu­laires dess­inées par le mys­térieux car­tographe qu’il a sol­lic­ité pour éval­uer son ter­ri­toire. Ce motif géométrique con­traste avec la carte com­mandée ensuite par le seigneur, où l’espace est quadrillé et les habi­tants réduits à de sim­ples points rouges. Toute la vio­lence du proces­sus his­torique se con­dense à cet endroit-là, dans cette bas­cule vers un con­trôle du paysage et de ceux qui l’habitent.

Notes

Notes
↑1 Le mou­ve­ment des enclo­sures désigne, prin­ci­pale­ment en Angleterre aux XVI­Ie et XVI­I­Ie siè­cles, le proces­sus par lequel les ter­res agri­coles com­munes ont été pro­gres­sive­ment clô­turées et pri­vatisées, sou­vent au prof­it des grands pro­prié­taires. Ce phénomène mar­que la dis­pari­tion du mode de vie com­mu­nau­taire rur­al et la tran­si­tion vers une agri­cul­ture cap­i­tal­iste et indus­trielle, entraî­nant un exode des cam­pagnes mas­sif et une trans­for­ma­tion impor­tante du paysage.